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Être malentendant dans un monde masqué : « Ça nous rend aveugles »

Temps de lecture : 4 minutes

Au fur et à mesure de la pandémie de COVID-19, Mélissa Laroche se sent démunie. Cette ancienne élève du Centre Jules-Léger, à Ottawa, malentendante, est inquiète devant la généralisation du port du masque.

« Quand je vais, par exemple, à la pharmacie, chercher mes médicaments pour les allergies, les gens portent des masques. J’avais l’habitude de lire sur les lèvres pour comprendre. Souvent, je ne comprends pas les informations qu’on me donne. Les gens n’ont pas envie de répéter. La 5e fois, je perds patience et finis par abandonner. »

Ce handicap de déficience auditive augmente de manière considérable ses déplacements, et sa compréhension dans la rue. Mais des petites solutions existent pour cette Ottavienne. 

« Je porte maintenant un macaron Je lis sur vos lèvres. Ça peut aider les personnes à mieux comprendre. Je peux demander aux gens d’enlever leur masque ou bien d’écrire. Je propose une distance de quatre mètres sans les masques pour qu’on puisse se comprendre. »

Une situation de stress, en somme, pour les malentendants dont la compréhension se base essentiellement sur la lecture labiale, à la différence des sourds qui n’ont pas d’autre choix que la langue des signes.

« Ça a un impact sur notre vie sociale. Ça nous rend aveugles, et ça limite vraiment notre accès. On se sent comme handicapé. »

La Franco-Ontarienne Mélissa Laroche. Gracieuseté

Le défi est aussi professionnel, puisque Mélissa Laroche travaille dans un magasin de vêtements. Mais le statut d’employée plutôt que de cliente facilite les choses.

« Quand je parle aux clients, je le fais sans masque et à la distance de sécurité que je souhaite. J’ai toujours mon macaron, et les gens sont libres de parler à une autre personne s’ils le veulent. Les patrons sont super compréhensifs, et mes collègues enlèvent leur masque s’ils me parlent avec une distance de quatre mètres. »

« On nous enlève toutes nos armes, et tous nos repères »

Le déconfinement, effectif en Ontario depuis mi-mai, synonyme de clients masqués, est aussi un casse-tête pour de nombreux travailleurs malentendants. À commencer par Nathalie Vincke, la propriétaire de la librairie Il était une fois, à Oakville.

« Je ne peux pas bosser à la boutique pour accueillir et conseiller les clients. Car c’est le genre de discussion type, sans contexte et sans repère, et donc je ne comprendrais rien, et cela causerait du stress et de la panique. Mais à tout problème, il y a une solution. Mes supers employées s’occupent des clients et je continue à gérer les 1 000 autres choses derrière le rideau. »

La lecture labiale, c’est pourtant la technique principale de compréhension de Mme Vincke depuis son enfance.

« Il faut comprendre que lire sur les lèvres, c’est une manière de montrer qu’on est comme tout le monde, mais dans le contexte actuel, avec le port du masque, on nous enlève toutes nos armes, et tous nos repères. »

La Franco-Ontarienne, spécialiste de la langue des signes, Lise St-Louis. Gracieuseté

Spécialiste de la langue des signes et très impliquée auprès des sourds et malentendants, la Franco-Ontarienne Lise St-Louis nous explique quelques subtilités.

« Si vous êtes devant le miroir, essayez de dire main et pain. La lecture labiale sera sensiblement la même. Donc, c’est aussi toujours le contexte de la discussion qui est important pour les personnes avec des restes auditifs. Tout ce qui va être camouflé, comme derrière un masque, va augmenter le niveau de difficulté. »

Et d’ajouter : « Les personnes lisent sur les lèvres, mais aussi ont besoin de voir l’expression faciale, et même parfois la gorge, pour comprendre intégralement. »

3,2 millions de Canadiens malentendants

Les cas de Melissa Laroche et Nathalie Vincke sont loin d’être des exemples isolés. Selon les chiffres de l’Association des Sourds du Canada, le pays compterait 3,2 millions de malentendants, et 357 000 sourds.

François*, aussi malentendant, est plus chanceux. Il travaille dans des bureaux, et l’essentiel de ses tâches se fait par télétravail. Des conférences virtuelles qui ne nécessitent pas le port du masque. « Je pense que lors de mon retour au travail, on ne le portera pas forcément. »

La solution idéale pour lui : les masques transparents ou en plexiglas [appelés aussi masques à visière plastique] portés par les autres personnes. Le hic, l’utilisation est loin d’être généralisée.

« J’en ai vu pour le moment juste en photos, et sur Internet. Dans la vie de tous les jours, avec d’autres sourds et malentendants, on parle la langue des signes, mais dans la vie publique, la lecture labiale est primordiale. »

Mélissa Laroche le confirme : « Ça serait un gros avantage, mais ce n’est pas tout le monde qui a ce type de masques. La société n’est pas encore assez sensibilisée au problème des sourds et malentendants. Ça demande encore beaucoup de patience. »

* Le prénom a été volontairement changé pour respecter la demande d’anonymat de la personne en entrevue

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