Passer au contenu Passer au pied de page

Faut-il revoir le mode de financement des organismes de la francophonie ?

Temps de lecture : 4 minutes

OTTAWA – Le chercheur de l’Université d’Ottawa, François Charbonneau, s’intéresse au mode de financement des organismes porte-paroles de la francophonie canadienne. La formule actuelle, qui repose en grande partie sur des fonds fédéraux, présente, selon lui, plus d’inconvénients que d’avantages.

« L’idée n’est pas de critiquer les organismes ni les gens qui y travaillent et qui sont bien intentionnés, mais de réfléchir à différentes options, à des contre-modèles », explique François Charbonneau à ONFR+.

Le professeur en science politique rappelle que cette réflexion n’est pas nouvelle, mais estime qu’il est temps de revoir un modèle en place depuis près de 50 ans.

« Jusque dans les années 60, on n’a à peu près aucune aide financière gouvernementale. Les organismes sont financés par la communauté et parfois l’église. Puis, le gouvernement du Québec a commencé à s’y intéresser, avant de le délaisser. Daniel Johnson père met fin au financement, ou en tout cas le réduit considérablement, quand le Secrétariat d’État du fédéral prend le relais et en fait un enjeu stratégique afin de prouver aux Québécois la vitalité des francophones hors Québec et de démontrer la présence francophone dans chaque province aux anglophones qui étaient sceptiques par rapport à la politique sur les langues officielles. »

Une question de vitalité

Pour les organismes, cet intérêt constituait une aubaine, mais depuis, la situation a changé, analyse le politologue de l’Université Simon Fraser, Rémi Léger.

« Au départ, les intentions étaient bonnes, mais depuis le début des années 90, on constate que les organismes sont plus redevables au gouvernement qu’à la population. C’est le gouvernement qui leur donne son appui et les rend légitimes. »

Conséquences : une dépolitisation des communautés francophones et un risque de déconnexion pour les organismes porte-paroles, selon M. Charbonneau.

« Beaucoup de ces organismes ont très peu de membres individuels et même s’ils sont sincères dans leurs démarches, ils ont moins besoin de faire valider leurs décisions par la communauté que d’être au diapason des exigences de Patrimoine canadien. »

Une réalité qui menace la représentativité des organismes et la légitimité de leurs priorités, ainsi que la vitalité des communautés. 

« Cette vitalité dépend de la force des institutions qui elles-mêmes dépendent de l’implication des individus. Aujourd’hui, on ne sait pas toujours d’où viennent les décisions ni les priorités. Peut-être que c’est représentatif, mais il est impossible de le vérifier », dit M. Charbonneau, citant l’exemple de l’entente entre l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) et le Quebec Community Groups Network (QCGN).

L’AFO dit consulter

Cette déconnexion supposée entre les organismes porte-paroles et les besoins de la communauté, c’est un argument que martèle l’ancien conseiller scolaire, Paul Demers, jamais avare de critiques à l’encontre de l’AFO sur les médias sociaux.

« Tous les organismes qui offrent des services directs à la population font un travail incroyable sur le terrain, mais ils manquent de financement. L’AFO leur enlève de l’argent disponible pour développer des projets dont on n’est pas certain que la communauté a besoin. Est-ce que dépenser en lobbying et en rencontres a un impact positif sur la communauté franco-ontarienne ? »

Le président de l’AFO, Carol Jolin, insiste que ses organismes membres rapportent le pouls de la population et que plusieurs mécanismes ont été mis en place pour développer des priorités issues de la communauté.

Le président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario, Carol Jolin. Crédit image : Étienne Ranger

Mais comme le rappelle M. Léger, le mode d’élection de plusieurs conseils d’administration au sein de la francophonie peut contribuer à une impression de distance avec la population.

La FCFA consciente

La majorité du financement des organismes porte-paroles de la francophonie canadienne provient du gouvernement fédéral, même si par exemple, en Alberta, l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) dispose d’une fondation qui restreint sa dépendance aux fonds publics. Le directeur général de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada, Alain Dupuis, se dit conscient de la problématique que cela implique.

« C’est certain qu’on cherche à diversifier nos sources de financement, d’autant que d’un gouvernement à l’autre, l’appétit n’est pas toujours le même pour financer les groupes porte-paroles. De plus, les bailleurs de fonds imposent certains critères et des limites, même s’ils respectent nos orientations et reconnaissent notre rôle. »

Quel modèle ?

Le chercheur de l’Université d’Ottawa reconnaît que la solution idéale reste à trouver et souhaite poursuivre sa réflexion. Un financement uniquement par la communauté semble aujourd’hui impensable, dit-il, notamment dans les provinces et territoires où les effectifs francophones sont peu nombreux, mais pas seulement.

« Même en Ontario, en pleine crise, le montant récolté pour financer le mouvement de la Résistance reste très marginal si on le compare au budget total de l’AFO. La communauté a perdu la capacité de s’autofinancer. »

Le directeur général de la FCFA, comme M. Jolin, estime les possibilités limitées.

« Est-ce que les organismes devraient offrir des services, devenir des entreprises sociales ou des organismes de charité pour obtenir des dons ? Les entreprises et les individus sont déjà très sollicités, il y aurait un risque de surexploitation, d’autant que la tarte est très petite », explique M. Dupuis, qui reconnaît toutefois que d’importants dons privés donnent plus de poids face aux gouvernements.

Le directeur général de la FCFA, Alain Dupuis. Archives ONFR+

Il verrait d’un bon œil la mise en place par le fédéral d’une fiducie dont seuls les intérêts seraient reversés aux organismes.

Le politologue Rémi Léger estime pour sa part que les organismes devraient disposer de plus de marge de manœuvre. Sans avancer aucune solution définitive, M. Charbonneau invite à faire preuve de créativité.

« On peut être original et mettre en place des projets pilotes. Il faut développer une dynamique citoyenne où les organismes se tournent vers la communauté. »

Vous aimez ? Faites-le nous savoir !
2+