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Fierté : « On a perdu l’essence de ce que c’était au début » – Mathieu Chantelois

Temps de lecture : 4 minutes

[ENTREVUE EXPRESS]

QUI :

Ancien directeur général de Pride Toronto, Mathieu Chantelois est le premier Nord-Américain à s’être marié en français avec un conjoint de même sexe, en 2003. Bénévole au Centre communautaire gai et lesbienne « 519 », ce Franco-Torontois poursuit son engagement pour faire avancer la condition 2SLGBTQIA+.

LE CONTEXTE :

Pride Toronto a 40 ans. L’événement annuel qui célèbre et revendique la diversité de la communauté 2SLGBTQIA+ se déroule cette année dans un format virtuel, sur fond de violence homophobe et de tensions discriminatoires, notamment dans les écoles.

L’ENJEU :

La communauté tente d’atténuer les divergences de vues entre ses différentes composantes et de se montrer plus inclusive à l’égard des membres racisés, autochtones, transgenres et non-binaires, pour avancer uni face aux défis de l’acceptation sociétale.

« Comment a évolué la condition gaie au cours de ses quarante dernières années ?

Les gais et les lesbiennes sont de plus en plus tolérés sur les lieux de travail et dans la société en général. Mais la tolérance, ce n’est pas ce qu’on cherche. On cherche l’acceptation. On tolère un bruit qui dérange, mais on accepte son voisin pour qui il est. Il reste donc du travail à faire.

L’ampleur prise par le militantisme gai et lesbien ne fait-elle pas de l’ombre aux autres minorités sexuelles ?

Oui, on a beaucoup laissé tomber les personnes trans et non-binaires, ces dernières années. Il y a encore beaucoup de tabou et d’intégration à faire quand on voit la violence inouïe qui les touchent. J’ai des amis sur les réseaux sociaux partout à travers le monde et il n’y a pas une semaine sans que quelqu’un publie une histoire troublante de trans qui se fait assassiner.

Comment mettre en avant ces enjeux ?

On doit être capable, au sein même de notre communauté, d’accepter les minorités dans les minorités. On oublie souvent les personnes trans, racisées, autochtones et on se retrouve, dans nos défilés, avec des hommes blancs, musclés, jeunes. La communauté doit créer des espaces plus sécuritaires pour tout le monde.

Minorité dans la minorité, les francophones 2SLGBTQIA+ le sont aussi. Comment développer des initiatives qui les prennent mieux en compte ?

Les francophones étant moins nombreux, ils ont moins d’information sur internet et dans groupes communautaires. Ils ne peuvent pas non plus aller chercher une institution financière pour avoir de l’argent et leur propre scène lors des festivités. Mais les organisations comme Franco Queer font un excellent travail bénévole pour présenter des films, avoir des discussions et développer des initiatives.

Mathieu Chantelois lors d’un événement Pride Toronto, lorsqu’il en était directeur général. Gracieuseté

Les réfugiés 2SLGBTQIA+ sont aussi moins inclus dans le mouvement. Pour quelle raison ?

Ça s’explique par le fait que c’est très difficile pour nous d’imaginer le calvaire qu’ils ont vécu chez eux car on a l’impression que ces choses-là n’existent plus, sont archaïques. Mais c’est tout le contraire. J’ai un ami qui est arrivé du Liban et qui a dû changer son nom car la dernière chose que lui a dit son père est « si je te retrouve je t’égorge ». À cela s’ajoute le racisme quand ils arrivent ici, une double discrimination que l’on retrouve avec les autochtones.

Le format virtuel de Pride Toronto nécessité par la pandémie ne change-t-il pas fondamentalement la nature de ces festivités ?

C’est sûr que d’écran à écran ce n’est pas la même chose que de marcher sur la rue Yonge avec deux millions de personnes, incluant le premier ministre et le maire qui disent « la différence c’est beau ». C’est un des effets sournois de la pandémie quand on cherche à se connaître et se reconnaître. Les premiers moments où j’ai vraiment accepté mon homosexualité, c’était dans des festivités de la fierté, dans la rue avec des gens comme moi qui vivaient leur différence dans toute sa beauté.

En quoi ce défilé annuel constitue-t-il un acte politique ?

Les premières manifestations gaies de Stonewall (manifestations spontanée et violente contre un raid policier en 1969 à New York) sont nées comme ça, sous forme de marche politique contre les raids policiers et pour des droits. Derrière ces grandes allures de carnavals, il y a donc un fond d’histoire et de politique extrêmement important pour notre communauté qui doit être raconté. Oui on danse, mais il y a une immense symbolique derrière ça. Dans la rue, on n’est plus dans le placard.

Est-ce que Pride Toronto a contribué à mettre en valeur cela  ?

Au début, c’était des pique-niques sur les îles de Toronto, presque clandestins. Les gens allaient là et se cachaient le visage. C’était un acte rebelle contre le pouvoir établi. Aujourd’hui, c’est rendu une grosse foire où chaque institution financière à son char allégorique et transforme son logo aux couleurs de l’arc-en-ciel. Ça fait un très beau party avec des vedettes internationales qui font de notre fête la plus importante en Amérique du Nord, avec de grandes retombées économiques. Mais on perd l’essence de ce que c’était au début.

De quoi devraient plutôt se soucier ces grandes compagnies, selon vous  ?

Elles devraient avoir des politiques inclusives sur leurs lieux de travail, recruter activement des employés de ces communautés-là, s’assurer que l’homophobie ou la transphobie ne sont pas du tout acceptées, soutenir les employés qui essayent de transitionner… Ça va plus loin que de changer son logo. L’exemple parfait ce mois-ci c’est la ligue de football qui a mis son logo arc-en-ciel alors qu’un joueur venait tout juste d’être accusé d’avoir agressé un gai sur les îles de Toronto.

Est-ce que vous comprenez les réticences liées à la présence du drapeau arc-en-ciel dans les écoles ?

On a vu un drapeau brûlé dans une école et des conseils scolaires refuser de le hisser… Ça montre qu’il reste un travail immense à faire. Ça commence avant la garderie, au terrain de jeu. Je suis papa. Mon fils a 15 mois. On l’a eu avec une femme porteuse. Au parc, beaucoup de parents ne comprennent pas et demandent qui est le vrai père des deux. Je réalise que ça va être difficile pour mon fils à l’école, plus tard. On devrait faire des émissions de télévision et des activités scolaires plus inclusives.

Les rapports entre Black Lives Matter et les policiers au sein de la communauté LGBTQ+ se sont-ils apaisés ?

Il y a encore des débats qui polarisent mais la compréhension des uns et des autres est beaucoup plus grande. On est à des années-lumière par rapport à cinq ans en arrière. Des gens de BLM ont rencontré des policiers gais, lesbiennes et trans pour qui cela fait partie de leur identité d’être policier. Et les policiers ont réalisé qu’il y avait beaucoup de travail à faire avec les communautés gaies, trans et qu’il fallait y aller avec respect car il existe des plaies immenses à soigner tranquillement. »

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