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François Boudreau, 32 ans à La Laurentienne terminée en un « claquement de doigts »

Temps de lecture : 4 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

SUDBURY- Comme 109 autres collègues, le professeur François Boudreau a appris lundi qu’il n’avait plus d’emploi à l’Université Laurentienne. Parmi ses collègues, M. Boudreau est reconnu comme l’un des doyens avec plus de 32 ans derrière la cravate à La Laurentienne. Le professeur de l’École de service social admet qu’il s’est senti trahi par son université, et juge qu’elle l’a traité comme « un vieux morceau de papier tout sale ».

« Avant même qu’on commence l’entrevue, vous nous avez dit que votre situation est « particulière ». Pourquoi ?

J’étais censé prendre ma retraite en 2023 à l’âge de 65 ans. Quand j’ai appris les nouvelles que l’université se plaçait à l’abri des créanciers, j’ai annoncé à l’université que je prendrais ma retraite cette année en juin pour les aider à surmonter leurs problèmes financiers et peut-être aider mon département à avoir un salaire en moins.

Depuis février, je m’alignais pour ma retraite au 30 juin, mais, depuis ce temps-là, je n’ai reçu aucune réponse de l’université. On ne répondait pas à mes appels et à mes courriels. Je n’avais aucune idée de ce qui se passait, mais je savais juste qu’ils avaient reçu ma demande de retraite. Mais il y a quelques jours, j’ai reçu un courriel de l’université me convoquant à une réunion obligatoire ce lundi.

Et que s’est-il passé ?

C’est comme ça que j’ai appris en compagnie d’autres collègues en me faisant lire une sorte de formule en anglais que j’étais mis à pied à partir du 15 mai. Ça l’a été lu par la vice-rectrice et merci bonsoir, elle a disparu. C’était barbare, sauvage et brutal.

Vous dites que le processus était « sauvage et barbare », pourquoi ?

C’est un processus qui n’est pas adapté à ce qui est humain dans une communauté comme la nôtre au 21e siècle et qui essaie de développer des rapports humains harmonieux et chaleureux. C’est le contraire de la bonne citoyenneté. C’est d’une froideur comme le capitalisme sauvage du 19e siècle. C’est une manière froide et détachée de fonctionner, il n’y a pas de mots ! Surtout que je ne suis pas mis à pied, j’ai demandé la retraite. Je suis mis de côté comme un vieux morceau de papier tout sale.

Est-ce que vous vous doutiez que vous pourriez vous retrouver dans la situation où vous êtes aujourd’hui ?

Jamais, car mon unité n’a pas été touchée. L’École de service social se maintient et personne n’a été mis à pied chez nous (…). J’ai demandé une retraite plus tôt que prévu pour aider l’Université et à la place, je me fais traiter comme une puce de lit qu’on voulait se débarrasser. On tape dessus et on l’envoie là-bas.

Vous dites qu’on vous a mis de côté comme « un vieux morceau de papier tout sale ». Êtes-vous surpris que ça se finisse comme cela après une carrière de plus de 30 ans ?

Je me serais pas attendu à ça après mes 32 ans de loyaux services où j’ai travaillé fort pour l’université et où j’ai quitté deux ans plus tôt. Je me fais ôter une demi-sabbatique, je me fais prendre des crédits d’enseignement que l’université me devait. Je m’attendais à partir le 30 juin avec un merci beaucoup. On a été content que t’aies pu travailler pour nous, mais non non, je me fais dire : vous êtes de trop, allez-vous-en, car on fait le ménage.

Qu’est-ce qui vous passe par la tête depuis que vous avez appris cette nouvelle, lundi ?

Il y a beaucoup d’angoisse, car j’avais prévu prendre ma retraite à 65 ans et j’avais prévu prendre l’argent de ma retraite pour l’investir ailleurs. À la dernière minute, mon plan a complètement été changé par mon employeur. On m’a bafoué les droits que j’avais. J’avais un plan sur lequel je travaillais depuis 30 ans pour prendre ma retraite et bien là, d’un claquement de doigts, on m’enlève ça. J’ai beaucoup d’angoisse, car je n’ai aucune idée de la forme de ma retraite, je ne connais pas le montant de ma retraite ni les modalités où et quand sera versé mon premier paiement.

François Boudreau, professeur de l’École de service sociale de La Laurentienne. Gracieusté.

Vous êtes l’un des plus anciens professeurs de cette université, comment voyez-vous les événements qui sont arrivés cette semaine ?

C’est une incompréhension du rôle d’une université dans la communauté. L’Université va s’aligner sur les besoins des entreprises et elle ne répondra plus aux besoins de la communauté… Je pense que les réussites sont collectives, par exemple quand les étudiants réussissent, quand on arrive à publier L’Orignal Déchaînée, quand on réussit à organiser la Nuit sur l’étang ou à remettre des doctorats honorifiques, plutôt que quand on construit un programme ou un nouveau bâtiment.

Ces sont 28 programmes en français au total qui ont été supprimés, près des deux tiers des programmes en français. Comment voyez-vous cette nouvelle en tant que franco-ontarien ?

C’est moins le nombre de programmes que la manière dont ç’a été fait. Ç’a été fait de manière aveugle. Ça sabote tout ce qui est de l’ordre de la dynamique de la reproduction de la culture. Ça brise nos poètes, nos écrivains, nos artistes, ça brise ceux qui vont travailler dans la communauté francophone. Des gens qui sont des travailleurs sociaux qui vont dans les écoles ou qui travaillent avec des animateurs culturels, avec des psychologues, des artistes et des gens qui ont fait des cours d’histoire, de géographie et de philosophie. Quand on élimine ces cours-là, on brise la flamme culturelle.

Vous vivez dans la région depuis votre arrivée ici à La Laurentienne, quel sera l’impact d’une telle décision sur la communauté francophone de Sudbury selon vous ?

S’il n’y a pas de cours d’éducation franco-ontarienne, qui va raconter l’histoire ? S’il n y’a pas d’artistes pour reprendre nos histoires à nous et pour les jouer sur la scène et les montrer au monde, qu’est-ce que vous pensez qui va arriver à notre culture ? Elle va s’éroder. S’il n’y a pas d’animateurs culturels dans les écoles, qu’est-ce qui va se passer avec nos jeunes, ils vont s’angliciser ? C’est l’âme de la communauté qui est à risque ici. Les jeunes vont partir s’éduquer à Toronto et Ottawa et ils vont faire quoi ? Ils vont apprendre en anglais, ils vont revenir. »


LES DATES-CLÉS DE FRANÇOIS BOUDREAU :

1957 : Naissance à Montréal

1979 : Arrivée en Ontario

1989 : Arrivée à La Laurentienne comme la professeur

1997 : Enseignement au Sénégal à l’École nationale des travailleurs sociaux spécialisés

2004 : Enseignement au Burkina Faso à École nationale des travailleurs sociaux

2021 : Congédié de l’Université Laurentienne

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada

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