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Hélène Caron, la mission à Hamilton de faire vivre le français

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

HAMILTON – Rien ne prédisposait Hélène Caron à vivre à Hamilton, plus précisément dans le quartier Dundas. Il y a 25 ans, cette Québécoise d’origine a choisi de poser ses bagages dans cette ville industrielle. Un choix qu’elle ne regrette pas. Animatrice radio, doctorante en lettres françaises, propriétaire d’une firme de consultante… mais aussi capable de convaincre la municipalité d’imposer des horaires de baignade nue pour les femmes, les facettes de la militante sont nombreuses. Un CV bien rempli avec une ligne supplémentaire depuis quelques semaines : l’Ordre de la Pléiade.

« Le 18 novembre, votre intronisation à l’Ordre de la Pléiade était rendue publique aux côtés de cinq autres Franco-Ontariens. Quand avez-vous appris cette nouvelle ?

J’ai eu la nouvelle à la mi-février, alors que j’étais à l’épicerie. D’habitude en soirée, ce ne sont pas des appels d’affaires. J’ai dû m’accrocher à mon panier d’épicerie quand j’ai eu la nouvelle. J’ai même demandé à la femme de répéter.

C’était l’effet du choc. Aussi, parce que mon dossier avait été soumis en 2016. J’étais au courant, mais je n’avais aucune idée que mon dossier revenait chaque année.

Vous avez beaucoup de facettes. Qu’est-ce qui, selon vous, a fait la différence ?

Bonne question. J’ai reçu une lettre de félicitations de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), de la commissaire aux services en français, Kelly Burke, de la ministre des Affaires francophones, Caroline Mulroney, et une quatrième lettre dont je ne me rappelle plus de qui. Dans chaque lettre, on souligne quelque chose de différent (Rires), donc je me doute que c’est pour l’ensemble des choses.

Qu’est-ce qui vous a amenée en Ontario, vous originaire du Québec ?

J’étais au Québec et la compagnie Camco/électroménagers m’a engagée pour que je travaille dans les ventes ici à Hamilton, avec l’usine, sur la rue Longwood. C’est en février 96 que j’ai déménagé en Ontario. Je travaillais dans les deux langues.

En 2002, un jour que j’attendais pour renouveler mon passeport, que c’était long, j’ai pris une marche au centre-ville de Hamilton. J’ai vu les bureaux de l’Association canadienne-française de l’Ontario – Régionale Hamilton (ACFO Régionale Hamilton). Je ne savais pas que la communauté francophone existait, hormis les écoles et les églises. Claudette Mikelsons m’a accueillie. Ça m’avait pris six ans pour découvrir la communauté francophone de Hamilton. Mais je voulais m’engager pour voir.

Vous êtes donc tombée dans le bain ?

Quand j’ai commencé à participer aux événements, on m’a demandé de participer au conseil d’administration du Centre francophone d’Hamilton, et de faire en sorte que mon engagement soit permanent. J’avais besoin de retrouver mes racines.

Le quartier Dundas où vit Hélène Caron. Source : Wikipedia

Quels sont, selon vous, les principaux défis pour la communauté francophone d’Hamilton ?

Essayer juste de parler à des gens qui ont des enfants, les défis ne seront pas les mêmes. Dans mon couple, mon mari ne parle pas le français, et on n’a pas d’enfants. Nous voyons peut-être les défis autrement.

Le défi premier des francophones à Hamilton, je vous dirais que c’est la visibilité. Quand il y a des activités qui sont organisées, on aimerait que beaucoup plus de personnes participent. Je l’ai constaté plusieurs fois en tant que membre du Centre francophone de Hamilton, lequel organisait des événements.

Les francophones ne sont pas au courant ?

C’est une bonne question ! Il faut la poser aux francophones !

L’offre de services en français est-elle suffisante ? Selon le dernier recensement, on note plus de 9 000 personnes à Hamilton dont le français est la première langue officielle parlée.

Je pense que l’offre de services en français pourrait être améliorée, surtout dans les systèmes de santé. Ce n’est pas évident, car on parle d’offre active de services en français, mais personnellement, je ne l’ai jamais vue, quand j’étais à l’hôpital et dans d’autres points. On sait que des gens parlent français, mais on ne peut pas faire en sorte qu’ils connectent avec les patients.

Le problème se pose davantage pour les résidents des foyers de soins de longue durée qui n’ont pas le personnel francophone. Avec l’âge, beaucoup oublient la deuxième et la troisième langue, pour revenir au français. Si personne ne parle le français, la personne ne recevra pas de services dans sa langue !

Parlez-nous un peu de ce doctorat en lettres françaises. Pourquoi ce choix alors que vous aviez déjà un parcours professionnel derrière vous ?

Il me reste juste à écrire la thèse et la soutenance. En 2003, j’avais décidé de quitter le milieu corporatif pour retourner sur les bancs de l’école, et en 2005, j’ai fait une année de maitrise à l’Université McMaster, et par la suite j’ai décidé de poursuivre mon doctorat à l’Université de Toronto.

En 2014, j’ai eu un grave accident de voiture qui m’a laissé encore aujourd’hui des migraines chroniques, des douleurs, ainsi que des difficultés avec ma mémoire. J’ai finalement repris ma thèse à l’Université McMaster en 2015, sous la direction de Suzanne Crosta. Ma thèse porte sur l’intersection de la littérature francophone et des food studies. J’ai eu énormément d’appuis de la part du département pour m’aider à combiner cette thèse avec mes douleurs.

Pourquoi avoir choisi ce thème plutôt original ?

Je n’ai pas choisi le thème, mais c’est le thème qui m’a choisi. En 2014, j’avais déjà publié un livre de recettes. Quand j’étais jeune, ce qui m’intéressait dans la lecture était ce que les gens mangeaient dans les romans. Ma thèse porte donc sur la manière de manger des gens en situation de migration, comment ils allaient changer leur manière de manger en se déplaçant d’un pays à l’autre. Souvent, cela concerne les personnages, mais aussi les auteurs qui se représentent par les personnages.

Depuis dix ans maintenant, tous les lundis, vous animez l’émission French Toast consacrée à la francophonie sur la radio communautaire 93.3 CFMU. On peut dire que l’émission a un certain succès. 

Oui, même si j’ai eu des problèmes techniques, que je n’ai pas pu célébrer mes dix ans. Ça fait 10 ans que je fais des entrevues avec des personnalités de la région. J’ai interviewé des politiciens, des artistes, des étudiants, des élèves et des professeurs. En fait, je préfère parler d’une émission franco qui parle aux francophones et aux francophiles. Tant qu’ils parlent en français, les invités sont les bienvenus.

Je suis contente de la visibilité après dix ans. C’est assez fantastique. J’ai eu tellement de parents, d’enfants, et beaucoup de monde connaît l’émission que je fais.

Un autre fait plus ignoré : vous avez convaincu la municipalité de Hamilton de mettre en place des horaires de baignade nue pour femmes seulement. Pourquoi cette démarche ?

On a démarré cela avec une de mes amies en décembre 2015. L’entrée était gratuite, mais on demandait de faire une donation de cinq dollars. En cinq ans, on a recueilli de plus de 10 000 $ que nous distribuons aux organismes de la région.

Hélène Caron après avoir convaincu la municipalité d’autoriser des baignades nues pour femmes. Source : Facebook

Nous voulons offrir un lieu sécuritaire où les femmes peuvent être entre elles et nager. Je ne sais pas si vous nagez, mais nager, c’est une liberté totale. Pour beaucoup de femmes, nager nue est un retour à la normalité. Il y a une espèce de retour au ventre de la mère lorsqu’on est nu dans l’eau, on flotte dans l’eau, rien ne nous retient et nous restreint.

Comment l’idée vous est venue ?

Tout est parti d’une discussion que l’on avait dans les vestiaires. Je nage à cette piscine depuis 2005, et dans les vestiaires, il y avait une femme qui se mettait du maquillage. Je lui ai demandé quelles étaient les attentes des femmes de mettre un maquillage. De ce point de départ de conversation, ça serait tellement bien, on s’est dit, de pouvoir nager sans restriction.

À partir de là, on a déposé une demande à la Ville de Hamilton. Et contre toute attente, eux nous ont dit que c’est plus hygiénique de nager sans maillot de bain plutôt qu’avec un maillot de bain (Rires).

En février, vous fêterez votre 25e anniversaire à Hamilton, et plus précisément dans le quartier Dundas. Vous voyez-vous faire encore 25 ans ici ?

En fait, je ne recommande à personne Dundas (Rires), car les prix des maisons ont augmenté. Plus sérieusement, j’adore, je vis dans un petit condo avec deux chambres à coucher, mais j’adore la communauté. Tout est à distance de marche, et on est entouré de l’escarpement du Niagara. L’esprit d’entraide de la communauté est très fort. C’est une belle communauté artistique, et très basée sur l’environnement.

Pour terminer, comment imaginez-vous 2021 après toute la grisaille de 2020 ?

Écoutez, je ne sais vraiment pas quoi vous répondre. Je pense que je vais prendre ça une journée à la fois. En 2007-2008, j’ai eu des problèmes avec mes reins, puis, comme je vous l’ai dit précédemment, un accident de voiture en 2014. J’en ai gardé comme philosophie qu’il faut s’adapter et aimer chaque journée. Aujourd’hui, j’ai été nagée dans le lac Ontario. Le ciel était bleu et très beau. Il faut vraiment profiter de chaque journée ! »


LES DATES-CLÉS D’HÉLÈNE CARON :

1971 : Naissance à Beloeil (Québec)

1996 : Arrivée à Hamilton, puis à Dundas deux ans plus tard

2003 : Recommence des études de lettres françaises à l’Université McMaster

2010 : Commence à animer French Toast sur la radio communautaire 93.3 CFMU

2014 : Publication d’un livre de recettes

2020 : Récipiendaire de l’Ordre de la Pléiade

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

À noter qu’ONFR+ ne publiera pas de Rencontre ONFR+ les 26 décembre et 2 janvier. Vous retrouverez cependant cette rubrique le samedi 9 janvier.

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