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« Il faut investir dans l’éducation bilingue », selon Annamie Paul, chef des verts

Temps de lecture : 5 minutes

[ENTREVUE EXPRESS]

QUI :

Annamie Paul, chef du Parti vert du Canada.

LE CONTEXTE :

Annamie Paul a été élue chef du Parti vert du Canada, samedi 3 octobre. Première femme noire et juive à diriger un parti fédéral, cette avocate internationale de Toronto succède à Elizabeth May, chef des verts de 2006 à 2019, qui avait décidé de quitter la direction du parti non sans avoir obtenu le plus grand nombre de députés à Ottawa lors des dernières élections, avec trois élus.

L’ENJEU :

Le Parti vert du Canada n’a encore jamais réussi à obtenir plus de 7 % du vote populaire. À long terme, ce sera donc le défi de Mme Paul, dont le bilinguisme pourrait être un atout pour donner plus d’envergure au parti, alors que les difficultés en français de Mme May ont souvent été pointées du doigt. Mais dans un premier temps, Mme Paul aura surtout à convaincre les électeurs de Toronto-Centre de lui permettre de faire son entrée à la Chambre des communes, lors des élections partielles du 26 octobre.

« Vous avez été élue chef du Parti vert du Canada samedi dernier. Comment s’est passée cette première semaine ?

Ça a été très chargé ! (Elle rit) Il y a le fait que c’était notre première élection depuis 14 ans, de succéder à Elizabeth May, mais aussi l’aspect symbolique et le fait d’être candidate dans Toronto-Centre…

Je vais d’ailleurs demander, aujourd’hui, au premier ministre Justin Trudeau de suspendre les deux élections partielles [Toronto-Centre et York-Centre], car les circonstances ne sont pas là pour tenir des élections ouvertes, en toute sécurité, du fait de la pandémie.

Cette semaine, votre parti a refusé d’appuyer le discours du Trône. Pourquoi ?

Nous avons une approche collaborative et avons donc cherché des raisons d’appuyer le discours du Trône. Il y avait quelques bons aspects, mais beaucoup de choses manquaient qu’on ne pouvait ignorer. Il n’y avait aucune proposition d’enquête sur notre système de soins de longue durée ni d’annonce d’une réunion d’urgence avec les provinces pour réformer le système à l’échelle du pays, alors que des gens y meurent tous les jours. Même si le caucus libéral y est favorable, il n’y avait rien non plus sur un système de revenu minimum garanti. Et puis, ce qui était pour nous la ligne rouge, il n’y avait aucune mention pour augmenter nos cibles afin de s’attaquer aux changements climatiques, alors que nous avons des obligations internationales à ce niveau.

Revenons à votre élection. Vous êtes la première femme noire et juive à diriger un parti fédéral. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Je pense que c’est moins important pour moi que pour les autres. J’ai reçu des centaines et des centaines de messages, textes, courriels, de gens me disant à quel point c’était important pour eux. Cela démontre que c’est possible, notamment pour les parents des groupes marginalisés qui peuvent l’imaginer pour leurs enfants. Dans un pays où la diversité est aussi importante que le nôtre, je pense que c’est important que chacun puisse sentir qu’il peut participer.

En octobre 2019, le Parti vert du Canada a obtenu son plus grand nombre de sièges à la Chambre des communes avec trois députés. Que comptez-vous faire pour qu’il en obtienne encore davantage ?

La pandémie a changé beaucoup de choses. Les politiques que nous proposons sont d’autant plus importantes en ce moment, comme le revenu minimum garanti, un accès universel à l’éducation postsecondaire, une assurance médicaments pour tous, la décriminalisation de toutes les drogues… Ce sont des mesures innovantes qui permettraient de protéger les Canadiens.

Ne pensez-vous pas, au contraire, que la situation économique actuelle fait passer l’environnement au second plan et vous pénalise ?

Je comprends que beaucoup de gens, de familles, sont touchés par les conséquences économiques de la COVID-19. Dans mon entourage, beaucoup ont perdu leur emploi. C’est donc d’autant plus important d’avoir un leadership politique fort, capable de gérer la crise actuelle, tout en disant encore qu’il y a des cibles à atteindre pour lutter contre la crise climatique.

Comme en 2019, vous êtes candidate dans Toronto-Centre lors des élections partielles du 26 octobre. La dernière fois, vous aviez terminé 4e. Comment comptez-vous convaincre les électeurs ?

Les circonstances dans la circonscription ont changé. Plusieurs quartiers sont particulièrement touchés par la COVID-19, avec un taux d’infection très fort, et les gens voient le manque de réponses qui ont été apportées à leurs problèmes. C’est une grande préoccupation et je pense qu’ils voient qu’après 27 ans, la représentation libérale n’a pas réussi à leur offrir les services dont ils ont besoin [la circonscription de Toronto-Centre est issue de Toronto-Centre-Rosedale, elle-même issue de Rosedale, libérale depuis Bill Graham en 1993]. Je pense que les électeurs sont prêts à faire un choix différent.  

Comment comptez-vous procéder comme chef du Parti vert si vous n’êtes pas élue dans Toronto-Centre ?

Je ne pense pas que ce serait un problème dans la mesure où nous avons un caucus tout à fait capable de nous représenter à la Chambre. Et puis, il y a d’autres exemples de chefs de partis qui se sont retrouvés dans cette situation, comme Jack Layton. Ça ne les a pas empêchés de faire un excellent travail et de bien préparer les élections suivantes.

La nouvelle chef du Parti vert du Canada, Annamie Paul. Gracieuseté Parti vert du Canada

Lors de la campagne à la direction, plusieurs candidats ont déploré le manque de français au sein du parti. Est-ce également votre constat et que comptez-vous faire pour y remédier ?

Le Parti vert du Canada a du travail à faire pour devenir complètement bilingue et ça a toujours été notre but. Notre directrice générale actuelle est francophone [Anik Lajoie, directrice générale par intérim depuis le départ de Prateek Awasthi, annoncée le 4 octobre], ce qui est excellent ! Ces derniers mois, nous avons fait des efforts pour prioriser et valoriser le français au sein de notre parti. Je suis moi-même francophile. Avec leurs modestes ressources, mes parents se sont battus pour que je sois bilingue. Les francophones peuvent compter sur moi.

Malgré ses progrès au fil des ans, le français d’Elizabeth May a souvent été mis de l’avant pour expliquer les difficultés du parti à gagner plus d’électeurs francophones, notamment au Québec. Pensez-vous qu’être bilingue va vous y aider ?

Merci ! Je travaille très fort pour continuer d’améliorer mon français ! (Rires) Je pense que c’était très important pour nos membres, y compris unilingues, d’avoir un chef capable de communiquer avec les communautés francophones du Québec et de tout le pays. Je veux que les francophones se sentent bienvenus chez nous, dans leur langue.

Il y a beaucoup de progressistes au Québec et je pense que le Parti vert est leur maison naturelle. Ils doivent s’y sentir chez eux et nous devons éviter de créer des barrières nous-mêmes pour que ce soit le cas.

Comment avez-vous appris le français ?

Grâce à l’immersion, à une époque, les années 70, où il y avait eu beaucoup d’investissements dans ces programmes ! Tous nos enseignants étaient francophones et on faisait beaucoup de visites au Québec et dans les communautés francophones. Aujourd’hui encore, je prends deux cours de français par semaine. C’est quelque chose de très important pour moi.

Le Parti vert du Canada insiste beaucoup pour dire qu’il n’est pas seulement un parti environnementaliste, mais qu’il pousse également pour plusieurs autres enjeux. Quelle est la position de votre parti sur les langues officielles ?

Ma priorité, c’est l’éducation ! Il est encore beaucoup trop difficile pour les étudiants de recevoir une bonne éducation dans la langue seconde. Les ressources et les investissements sont insuffisants. C’est d’autant plus difficile pour les nouveaux Canadiens qui connaissaient beaucoup de barrières pour accéder à l’éducation bilingue, ce qui contribue à les marginaliser. Il faut investir dans l’éducation bilingue à tous les niveaux, municipal, provincial et fédéral.

Les communautés de langues officielles en situation minoritaire poussent pour une modernisation de la Loi sur les langues officielles. Votre parti a appuyé cette demande lors des dernières élections. Selon vous, que faudrait-il faire pour améliorer la loi actuelle ?

Je dois avouer que je ne suis pas encore assez au courant pour répondre. Reposez-moi la question dans un ou deux jours et je pourrai le faire. J’essaie d’amener un style différent comme politicienne. Je préfère avouer quand je ne suis pas assez au courant pour me prononcer. »

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