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Jeanne Françoise Mouè, travailleuse sociale et infatigable militante

Temps de lecture : 7 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

TORONTO – Quatorze maisons d’hébergement pour femmes à Toronto, mais seulement une qui offre des services en français. La mission de sa directrice générale, Jeanne Françoise Mouè, dans la Ville reine est donc précieuse. Objectif  : prendre en charge les femmes francophones aux prises avec la violence conjugale, familiale et le harcèlement criminel. Originaire du Cameroun, cette Franco-Ontarienne nous révèle le déclic qui l’a mené à protéger les femmes. Une raison pas si éloignée des événements des dernières semaines consécutives au décès de George Floyd.

«  Pour commencer, et c’est la question que l’on a posée à tous nos invités de la Rencontre ONFR+ depuis mi-mars, comment se passe ou s’est passé votre confinement ?

En fait, je ne suis pas en confinement, car je travaille dans un milieu de service essentiel. Je suis les instructions des autorités.

Par contre, les résidentes de la Maison d’hébergement pour femmes francophones (La Maison) sont en confinement presque total. Elles ne sortaient pas sauf pour les rendez-vous importants. Depuis mi-mars, les résidentes n’étaient pas exposées à l’extérieur. En conséquence, ça a eu un effet au niveau émotionnel. Cela nous amène à essayer de multiplier les activités en interne pour gérer le temps. Tous les ateliers se font faits de façon virtuelle, pour que les femmes ne se sentent pas isolées.

Est-ce que le confinement continue au sein de La Maison ?

Le ministère vient de nous donner des instructions assez claires, que l’on doit mettre en application. La distanciation physique, avant on ne le faisait pas, maintenant il faut l’opérer. Nous ne la faisions pas, car les familles, c’est à dire les femmes et parfois leurs enfants qui vivent aussi au centre, ne sortaient pas, et de deux, nous n’avons pas tant d’espace que ça… La gestion devient complexe, car les regroupements que l’on avait avant doivent être suspendus.

C’est une période plus difficile que la première partie du confinement ?

Oui, car ce que les femmes ont perdu en liberté à l’extérieur de la maison, elles le perdent maintenant dans La Maison au niveau des activités, des repas, ou encore des formations que l’on a. Rappelons que nous avons 20 lits, avec pour le moment 18 personnes, incluant les femmes et leurs enfants.

Diriez-vous que La Maison est une grande famille ?

Oui, et le temps de confinement a resserré ces liens. On s’est dit qu’on est tous ensemble dans cette situation de pandémie, donc tout se faisait en groupe. Vous avez raison, c’est une grande famille !

On sait que La Maison dessert les femmes en proie à des violences conjugales ou familiales, mais le but est-il plus large que cette définition ?

En fait, nous accompagnons les femmes qui ont fui ces violences en leur donnant un lieu de sécurité pour réfléchir aux futures étapes, et ce qu’elles doivent entreprendre par exemple comme démarche judiciaire, pour un retour aux études, ou pour un retour sur le marché du travail. La Maison reste un logement temporaire.

Auparavant, la durée de séjour était en moyenne de trois mois, mais plus le temps passe, plus la réalité est complexe. À Toronto, l’accès au logement abordable est de plus en plus complexe, et les durées de séjour à La Maison sont plus longues qu’avant.

L’intérieur de la Maison d’hébergement pour femmes francophones. Source : site web La Maison

Qu’est-ce que va permettre le séjour à La Maison ?

Il faut dire que la sécurité de soi commence par la confiance de soi. Appeler le 911 et dire que l’on est en danger, c’est déjà retrouver cette force en soi, et d’avoir le droit de vivre en soi.

Les femmes en situation de violence conjugale ou familiale ne sont pas toujours conscientes qu’elles vivent des dynamiques de contrôle, de domination, et les relier à la violence. Elles se disent qu’il y a des malentendus, et elles prennent des responsabilités pour que les choses aillent bien. De ce fait, parfois le partenaire en profite pour en rajouter.

La violence peut être psychologique, financière, spirituelle, basée sur le contrôle, l’intimidation, mais on s’en rend pas toujours compte. Généralement, la croyance populaire met l’emphase sur la violence physique, alors qu’il y a des éléments profonds qui ne sont pas visibles, méconnaissables, et non validés par l’entourage. Quand la femme le dit, on ne la croit pas, car on ne voit pas une cassure, et pour les femmes, il est difficile de se faire aider et entendre.

Comment choisissez-vous ces femmes qui vont venir vivre à La Maison ?

(Hésitation). On doit refuser des femmes, car notre capacité est limitée d’une part, par ailleurs nous ne pouvons pas accepter les femmes sans-abri qui recherchent un logement seulement. On peut aussi refuser des femmes en raison de la taille de la famille qui ne correspond pas aux nombres de chambres que l’on a.

Rappelons quand même votre parcours professionnel avant le poste de DG de La Maison. Il y a eu la direction du Centre espoirs Sophie à Ottawa de 2004 à 2006, puis pendant six ans le Centre Novas qui venait en aide aux femmes victimes d’agressions à caractère sexuel dans la région de Prescott-Russell. Dans ces fonctions, vous avez lancé la marche en talons hauts pour les hommes…

Oui, cette marche-là avait débuté dans les années 70 pour sensibiliser les hommes aux agressions sexuelles. Beaucoup de victimes vivent dans l’isolement ou souffrent en silence. L’idée de la marche, c’était aussi pour choquer dans une zone rurale, mais aussi de travailler avec les pères, les maris…

L’autre évènement que nous avions lancé en 2007, et qui se déroule le troisième vendredi du mois septembre, c’est « La rue, la nuit, femmes sans peur ». Il s’agit d’une marche pour les femmes, et leur permettre de prendre la rue, la nuit, un temps où elles sont beaucoup victimes d’agression.

Pourquoi cet intérêt marqué, quitte à en faire votre profession, pour la défense des femmes victimes de violence ?

On se découvre dans la vie des passions, des envies qui sont là, et qui n’ont pas forcément éclos. J’ai d’abord étudié en administration. C’est donc dans ce domaine que j’ai eu mon premier emploi comme personne immigrante. J’ai travaillé au Centre des services communautaire Vanier. Plusieurs intervenantes que j’ai alors rencontrées travaillaient avec des femmes, des enfants, ou des personnes à mobilité réduite. J’ai vu la différence que ceci pouvait faire dans la vie d’une personne. De là, c’est quelque chose qui a commencé à cheminer en moi.

Je suis alors partie passer mon diplôme de travailleuse sociale, j’ai travaillé à la Banque du Canada, puis je suis parti travailler à Cornwall, six mois. C’était à la fin des années 90, et les services en français n’étaient pas vraiment au rendez-vous.

L’activiste Gilles Marchildon et Jeanne Françoise Mouè. Source : Facebook Tremplins Oasis

Diriez-vous que globalement, qu’il y a plus de services en français pour les femmes, aujourd’hui, en Ontario ?

Évidemment ! D’ailleurs quand on compare à avant, les trois organismes que j’ai dirigés n’existaient pas dans les années 90.

Cependant, plus on travaille avec la population vulnérable, plus on découvre des enjeux qui ne sont pas pris en compte. Les organismes essayent tant bien que mal de faire le mieux qu’ils peuvent avec leur financement, mais on est surpassé par des enjeux qui sont émergents.

Avez-vous des exemples ?

Récemment, il y avait des femmes qui venaient de pays où elles ont vécu des violences de guerre. Quand elles arrivaient dans les services en violence, les intervenantes, lesquelles étaient souvent des Canadiennes de souche, ne comprenaient pas le contexte de guerre, avec des femmes par exemple violées par les militaires, et comment les familles ont transigé avec ces atrocités. C’est pour cela qu’on a commencé à dire qu’il fallait plus de recherche, et aussi en partie pour cette raison que l’on a mis sur pied le Mouvement ontarien des femmes immigrantes francophones (MOFIF) en 2001.

Aujourd’hui, est-ce que l’on voit des enjeux similaires où les ressources demeurent encore trop faibles pour venir en aide aux femmes ?

On parle davantage de santé mentale, mais pas encore assez de comment les outils sont développés pour aider les femmes qui viennent d’une autre culture, d’un autre environnement. On est encore dépassé par la complexité de la réalité….

Vous êtes une femme francophone en contexte minoritaire, et de surcroît minorité raciale, c’est une identité riche on peut le dire, en avez-vous conscience ?

Oui ! Très tôt, j’ai compris la vulnérabilité de la francophonie ontarienne. J’ai fait mes études au Québec, mais j’ai suivi la crise de Montfort à distance. Quand je suis entrée dans le mouvement de femmes, j’ai commencé à comprendre qu’est-ce qu’être minoritaire, que les francophones avaient intériorisé leur sentiment d’infériorité.

Je viens d’un pays qui a été colonisé par les Français, c’est-à-dire le Cameroun, où malgré une mosaïque de langues, on parle la langue du colon français. Donc le fait d’être francophone et minoritaire en Ontario, ça a mis en lumière et réveillé quelque chose qui dormait en moi depuis très longtemps.

Depuis plusieurs jours, on a vu de multiples manifestations anti-racistes en Ontario. Avez-vous des exemples de ce racisme systémique auxquels beaucoup de leaders franco-ontariens noirs font référence ?

Bien sûr ! Pour parler un peu de mon vécu, être une femme noire qui dirige des organismes peut surprendre certaines personnes.

Parfois au Centre espoirs Sophie, les gens me demandaient si j’étais la cuisinière, alors que je me présentais comme la directrice générale. Pourquoi cette question ? Quand j’ai commencé à diriger le Centre Novas, je me souviens aussi d’une collègue du réseau qui a pris le temps de venir me rencontrer. Elle me posait pleins de questions… Quelques mois plus tard, elle m’a dit de façon étrange que j’avais passé le test. Si j’avais été une femme blanche, est-ce qu’elle l’aurait fait ?

De même, on me demande parfois si La Maison est un organisme pour femmes immigrantes. Est-ce que ce serait là encore une question que l’on poserait si La Maison était dirigée par une femme blanche ? Il faut prouver deux fois trois fois qu’on est bien à la hauteur !

Pensez-vous que les Noirs sont victimes non seulement de racisme, mais aussi d’une exclusion des postes à responsabilité en Ontario français ?

Comme a dit le premier ministre, Justin Trudeau, la structure politique a été mise en place pour discriminer. Dans l’apprentissage, les gens ne font que reproduire cela. Oui, il y a une discrimination systémique, et les gens reprennent cela. C’est du racisme !

Il faut reconnaître l’apport important des Noirs à la société canadienne, et la communauté franco-ontarienne spécifiquement. Il y a des choses à exploiter, plutôt que de craindre l’arrivée des Noirs immigrants dans l’Ontario francophone ! »


LES DATES-CLÉS DE JEANNE FRANÇOISE MOUÈ :

1965 : Naissance à Edéa (Cameroun)

1997 : Immigre au Canada, arrivée à Ottawa

2001 : Participe à la création du Mouvement ontarien des femmes immigrantes francophones (MOFIF)

2004 : Devient directrice générale du Centre espoirs Sophie, et ce jusqu’en 2006

2006 : Nommée DG du Centre Novas

2012 : Entre en poste à la direction générale de la Maison d’hébergement pour femmes francophones à Toronto

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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