La littérature franco-canadienne sous le feu des projecteurs!
Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.
[CHRONIQUE]
Il y a quelques jours, le Prix Nobel de littérature 2026 a été attribué à la Canadienne Anne Carson, clôturant un chapitre littéraire mouvementé dans lequel le Canada en a été l’épicentre heureux-malheureux. En effet, ces dernières semaines, la littérature franco-canadienne a eu tous les projecteurs braqués sur elle d’une extrémité à l’autre de l’océan Atlantique. Deux auteurs résidant en Ontario ont particulièrement attiré l’attention sur eux : l’Ottavien Thélyson Orélien et le Torontois Ryad Assani-Razaki.
Entre polémique et encensement, le curseur a soufflé le chaud et le froid sur les plumes francophones du Canada. Ces évènements nourrissent une question de taille : comment notre littérature trouve-t-elle sa place au sein du plus gros écosystème littéraire francophone au monde, la France?
À moins de vivre sur la Lune, il était impossible pour le commun des mortels d’ignorer la polémique entourant le roman C’était ça ou mourir (éditions Boréal) de l’auteur Thélyson Orélien. Porté en haut du podium avec des sélections aux prix littéraires français les plus prestigieux, dont le Goncourt, le Renaudot, le Femina, le Medicis, la Bourse de la Découverte de la Fondation Prince Pierre de Monaco ou encore le Décembre — pour ne citer que ceux-là —, l’auteur a par la suite été accusé d’avoir utilisé massivement l’intelligence artificielle par « Balance ton Claude », un compte X français. L’utilisation de Pangram, un logiciel de détection d’IA dans un texte, pour prouver l’accusation, a indigné la communauté littéraire. Ont suivi des accusations de plagiat : tout d’abord d’articles que l’auteur a rédigés il y a une dizaine d’années, puis de son récit Où va le monde, pour lequel il avait gagné le Prix du public de Radio-Canada en 2014, dont certains passages semblent copiés de la préface du livre Le matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier.
Parlez-en en bien ou parlez-en en mal, diraient certains , mais parlez-en!
L’ouvrage a été écarté du Prix Goncourt ainsi que de la Bourse de la Découverte, et il ne figure pas dans les deuxièmes sélections des Prix Femina, Médicis et Décembre, alors qu’il a remporté in extremis le prix FNAC avant la polémique. Mais… depuis que l’affaire a éclaté, il a aussi embrassé un destin surprenant : il vient d’être sélectionné au Prix de la Porte Dorée, il fait partie de la deuxième sélection du Prix Renaudot, tandis que ses ventes ont explosé. Ce méli-mélo démontre en quoi son cas divise les opinions! Le 13 octobre, l’auteur est enfin sorti du silence, avouant dans un communiqué officiel que ses plagiats étaient des « erreurs de jeunesse », pour lesquels il s’excuse : « Je le regrette profondément et présente mes excuses sans réserve », mais réfutant toute utilisation de l’intelligence artificielle pour la rédaction de son roman.
D’Ottawa à Toronto
Parallèlement, la littérature franco-canadienne a fait du bruit — positif, cette fois-ci : l’ouvrage Les Maîtres du sol (VLB éditeur) de l’écrivain franco-torontois Ryad Assani-Razaki a fait partie de la première sélection au Grand Prix du roman de l’Académie française. Le parcours de la littérature francophone du Canada n’aura jamais été aussi mouvementé qu’en 2026! Qui l’eût cru! Ces événements m’ont amené à me pencher sur la place accordée à la littérature franco-canadienne — et à plus large échelle de la reconnaissance de la littérature d’expression française internationale — par la France, dont le regard littéraire continue de faire autorité et dont les prises de position sont scrutées par le reste de la francophonie.
À Monaco, une littérature française qui s’ouvre sur le monde
Je me suis intéressée à un prix littéraire relativement peu connu du grand public, mais qui regroupe pourtant des auteurs et autrices francophones de haut calibre : les Prix littéraires de la Fondation Prince Pierre de Monaco. Créée en 1966, la Fondation remet plusieurs prix culturels chaque année en octobre, dont trois prix de littérature : le Prix littéraire (remis à un auteur francophone pour l’ensemble de son œuvre), la Bourse de la Découverte (premier roman francophone) et le Coup de Cœur des Lycéens.
Le jury des deux premiers prix, appelé Conseil littéraire, est présidé par son Altesse Royale la Princesse Caroline de Hanovre. Il réunit quatre membres de l’Académie Goncourt, dix membres de l’Académie française, quatre écrivains francophones ainsi que deux membres honoraires, dont la Canadienne Antonine Maillet décédée en 2025. Parmi les dix-huit membres du Conseil, à l’exclusion de la présidente et des membres honoraires, huit sont de nationalités autres que françaises, soit 44 % du total. Cette diversité se traduit notamment par la présence de deux Canadiens : l’Haïtien-Canadien Dany Laferrière et la Canadienne Dominique Fortier. Le Conseil compte également le Marocain Taha Ben Jelloun, le Libano-Français Amin Maalouf, l’Italien Maurizio Serra, le Suisse François Debluë, le Congolais Alain Mabanckou et le Belge Yves Namur. Cette composition témoigne d’une volonté d’ouverture à la diversité des voix littéraires de la francophonie, et souligne la place reconnue des plumes d’expression française — dont celles canadiennes — au-delà des frontières.
Sur place, les rumeurs circulent : la Princesse Caroline de Hanovre, grande lectrice, tiendrait particulièrement à avoir une diversité sur le Conseil littéraire, aussi bien au niveau des origines du jury que concernant la parité auteurs-autrices. D’ailleurs, fait qui vaut la peine d’être souligné, la sélection des ouvrages ne se fait pas sur envoi d’œuvres par les maisons d’édition, mais vient directement des membres du jury eux-mêmes. Chacun.e présente deux ouvrages coup de cœur. Plusieurs membres venant de l’étranger m’ont expliqué qu’ils essaient, dans la mesure du possible, de mettre de l’avant des auteurs et autrices de leur pays ; une façon concrète d’accroître la visibilité de littératures parfois moins connues en France.
Cette diversité se ressent pour l’édition de 2026 : sur les quatre auteurs sélectionnés pour le Prix littéraire, on trouve l’auteur suisse d’origine roumaine Marius Daniel Popescu. Pour la Bourse de la Découverte, trois auteurs sur six viennent d’un autre espace national : la Marocaine Soundouss Chraïbi, Marocaine et le Canado-Haïtien Thélyson Orélien (dont l’ouvrage a été écarté de la Bourse après la polémique). Pour finir, dans la catégorie Coup de Cœur des Lycéens (dont le jury est composé de cinquante-sept élèves issus des trois lycées de la principauté), une autre sur les cinq ne vient pas de France : la Suisse Camille Leyvraz.
La cérémonie de proclamation des prix 2026, à laquelle j’ai participé, a eu lieu le 13 octobre à la salle Garnier du Casino de Monte-Carlo. Son Altesse Sérénissime le Prince Albert II était présent pour cette édition spéciale soulignant les soixante ans de la Fondation. Plusieurs fois, l’IA a été citée de façon parfois subtile pendant la cérémonie, non pour alimenter la polémique récente, mais plutôt pour réaffirmer la croyance profonde en l’importance de la créativité humaine. Jean-Claude Curau, le Secrétaire Général de la Fondation Prince Pierre de Monaco, a d’ailleurs parlé dans son discours d’un « risque de la déshumanisation » et a réaffirmé l’engagement de l’institution à reconnaître le travail fondamental des artistes.
Les lauréats littéraires 2026 sont Daniel Pennac pour le Prix littéraire pour l’ensemble de son oeuvre, Soundouss Chraïbi à la Bourse de la Découverte pour son premier roman Le soleil se lève deux fois et Camille Leyvraz pour son premier roman Rouille dans la catégorie le Coup de Cœur des Lycéens.

Littérature francophone ou d’expression française?
À Monaco, l’expression « auteur d’expression française » est privilégiée à celle d’« auteur francophone ». Cette distinction semble importante : elle met l’accent sur la langue plutôt que sur l’identité et permet d’inclure des auteur.rice.s issu.e.s de toutes les traditions littéraires de langue française, notamment celles des anciennes colonies, sans les enfermer dans une catégorie identitaire. Comme Franco-Ontarienne, j’ai été sensible à ce choix langagier fait avec intelligence par la Fondation.
Les Prix littéraires de la Fondation Prince Pierre de Monaco me semblent l’exemple d’un décloisonnement de plus en plus évident des mentalités, des curseurs appréciatifs, et la preuve de la qualité des plumes franco-canadiennes et d’ailleurs dans la francophonie. Ces dernières trouvent aujourd’hui leur place en sacro-sainte terre littéraire française. Même si des polémiques viennent saupoudrer l’espace littéraire francophone, il n’en demeure pas moins que les plumes d’expression française de l’international, dont les canadiennes, sont essentielles à la création littéraire. Leurs voix méritent de rayonner au-delà de leurs frontières.
À l’Académie française, la francophonie gagne du terrain
Du côté de l’Académie française, je me suis prêtée au même exercice : Dany Laferrière est l’unique canadien nommé à l’institution. Sur les trente-six sièges, six ont une nationalité autre que française, ce qui correspond à 16,7 % de l’ensemble : Dany Laferrière (Canadien/Haïtien), Antoine Compagnon (Belge), Michael Edwards (Britannique), Andreï Makine (Russe), Maurizio Serra (Italien) et Boualem Sansal (Algérien). Le chiffre demeure modeste, mais il montre néanmoins une ouverture progressive et une propension à élargir la représentation de la francophonie au sein des institutions littéraires influentes de France. Il y a encore du chemin à parcourir, cependant, comme me l’ont souligné des membres de l’Académie française, siéger à cette institution demande un fort engagement : les auteurs vivant en provinces doivent constamment se rendre à Paris, ce défi peut se complexifier lorsqu’un.e auteur.trice vient de l’extérieur du pays. Cette réalité pourrait expliquer en partie pourquoi il n’y a pas plus de représentant.e venant d’ailleurs de la francophonie.

Construire des ponts entre les littératures d’expression française
Dans la perspective de construire des dialogues entre les différentes littératures d’expression française à travers le monde, prolongeant ainsi l’engagement entamé par la Fondation Prince Pierre de Monaco, j’ai remis plusieurs ouvrages franco-canadiens (dont des œuvres franco-ontariennes) aux membres du Comité littéraire de l’institution. Ceux-ci étaient offerts généreusement par des maisons d’édition francophones du Canada. Au-delà des prix littéraires, véritables propulseurs des talents de demain et moyens de reconnaissance des auteurs et autrices accompli.e.s, il ne faut pas oublier que la littérature est avant tout un partage. Écrire et lire sont les deux faces d’une même pièce de monnaie. La passion littéraire se construit dans les ponts créés entre les différentes francophonies, parfois sans attente, dont la seule intention est de tendre une main vers un.e autre curieux.se de découvrir de nouveaux horizons. Toutes les personnes rencontrées durant les Prix littéraires de la Fondation Prince Pierre de Monaco ont renforcé mon instinct : la littérature est une passion qui se lit au-delà des origines et des nationalités. Le langage littéraire est universel.
Je tiens à remercier la Fondation Prince Pierre de Monaco pour m’avoir invitée à son édition de remise des prix de 2026.

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.