La Ville d’Ottawa veut ancrer la réconciliation dans ses décisions
OTTAWA – À chaque événement officiel, la reconnaissance du territoire algonquin anishinabe est devenue un passage obligé à Ottawa. Ce geste symbolique témoigne de la volonté des institutions de participer au processus de réconciliation avec les peuples autochtones. Mais au-delà des déclarations, comment cette réconciliation se traduit-elle dans la vie des Autochtones de la capitale?
Dans un rapport présenté au conseil municipal en mars et intitulé Faire progresser les relations avec les Autochtones à la Ville d’Ottawa, l’administration affirme vouloir faire en sorte que les enjeux autochtones influencent durablement ses politiques, ses programmes et ses décisions.
Depuis la création de la Direction des relations avec les Autochtones en 2022, la Ville indique avoir mené environ 200 consultations internes et externes ainsi qu’une centaine de révisions de politiques, stratégies et projets municipaux chaque année. L’objectif : mieux intégrer les voix autochtones dans les décisions municipales et assurer une plus grande cohérence entre les différents services de la Ville.
« Nous avons constaté beaucoup de progrès dans la compréhension des enjeux autochtones urbains et dans le travail en partenariat avec les organisations autochtones d’Ottawa », estime Joan Riggs, coordonnatrice au sein de la Coalition autochtone d’Ottawa, qui regroupe dix organismes membres au service des Autochtones vivant en milieu urbain.
Pour elle, la réconciliation est toutefois entrée dans une nouvelle phase.

« Nous sommes maintenant rendus à l’étape où nous devons créer de nouveaux systèmes et de nouveaux processus pour résoudre ensemble des problèmes complexes », affirme-t-elle.
Mme Riggs rappelle également que la communauté autochtone d’Ottawa est loin d’être homogène.
« Personne n’a toutes les réponses », dit-elle, soulignant que la capitale compte près de 50 organismes et groupes communautaires autochtones aux réalités et aux besoins variés.
Sécurité des femmes autochtones, le logement et l’itinérance
Car derrière les discussions sur la réconciliation se cachent des enjeux bien concrets. Parmi eux, le logement et l’itinérance demeurent au premier rang des préoccupations.
« Lors des dénombrements ponctuels, entre 28 % et 30 % des personnes sans abri s’identifient comme autochtones », souligne Mme Riggs, alors que les Autochtones représentent une proportion beaucoup plus faible de la population ottavienne.
Elle rappelle également qu’environ 40 % des Autochtones en situation d’itinérance sont passés par le système de protection de l’enfance, illustrant le lien entre les traumatismes historiques et les réalités actuelles.
La sécurité des femmes autochtones figure aussi parmi les priorités de la Coalition. « À Ottawa seulement, six femmes autochtones ont été assassinées au cours des quinze dernières années », indique Mme Riggs.
Les enjeux de santé mentale et les traumatismes intergénérationnels demeurent également préoccupants. Selon elle, les services actuels peinent encore à répondre aux besoins complexes des familles autochtones.
Face à ces réalités, la Ville reconnaît que les réponses ne passent pas uniquement par de nouveaux programmes, mais aussi par une transformation de sa façon de travailler avec les communautés autochtones.
Le rapport municipal ne propose d’ailleurs pas de nouvelles mesures spécifiques en matière de logement, d’itinérance ou de santé mentale. Il mise plutôt sur une transformation de ses mécanismes de gouvernance afin que ces enjeux soient davantage pris en compte dans les décisions municipales.
Les limites du pouvoir municipal
La principale mesure annoncée est la création d’un Groupe de travail interservices sur les relations avec les Autochtones.
Celui-ci aura notamment pour mandat d’harmoniser les consultations menées par les différents services municipaux, d’évaluer les mécanismes de financement existants et d’identifier les ressources nécessaires pour soutenir les priorités exprimées par les communautés autochtones.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte où les communautés autochtones revendiquent une plus grande participation aux décisions qui touchent leur territoire.
Le rapport reconnaît toutefois certaines limites au pouvoir municipal.
« La Ville reconnaît qu’elle ne possède ni les pouvoirs constitutionnels ni les ressources nécessaires pour traiter l’ensemble des questions complexes liées aux droits ancestraux et issus de traités. Malgré ces défis, elle affirme vouloir maintenir des relations positives avec les communautés autochtones. Elle s’engage à transmettre toutes les informations nécessaires aux Premières Nations concernées par les processus de consultation et à partager l’information avec ses partenaires autochtones afin de respecter les droits et les territoires autochtones », peut-on lire dans le rapport.
Pour une spécialiste des relations autochtones, cette réalité explique en partie les frustrations qui émergent lors des consultations publiques.
« Les communautés autochtones voient souvent les différents ordres de gouvernement comme une seule entité. Pourtant, sur le plan juridique, plusieurs enjeux relèvent principalement des gouvernements fédéral et provincial », souligne la même source.
« Les communautés discutent alors avec des interlocuteurs qui ne peuvent pas toujours prendre les décisions demandées. »
Néanmoins, Joan Riggs estime de son côté que ces limites ne doivent pas servir de prétexte à l’inaction.
« La Ville n’a peut-être pas toute l’autorité nécessaire, mais elle a tout de même une responsabilité. Et si les espaces de dialogue n’existent pas, il faut les créer », affirme-t-elle.