Le casse-tête des garderies francophones dans l’Est ontarien
OTTAWA – La demande pour des services de garde en français explose dans la capitale fédérale, mais l’offre peine à suivre. Malgré la création de nouvelles places et l’appui de programmes fédéraux et provinciaux, le secteur reste fragilisé par le manque de personnel, les pressions financières et le risque d’assimilation pour les familles francophones.
Selon la Ville d’Ottawa, le nombre actuel de places pour les enfants francophones de 0 à 3 ans ne répond qu’à 52 % de la demande.
« En raison de la baisse des frais, la demande a fortement augmenté et cela fait en sorte qu’il est plus difficile pour les familles de trouver des services de garde », explique Jason Sabourin, directeur des Services à l’enfance de la Ville d’Ottawa.
Les familles inscrivent désormais leurs enfants plus tôt, surtout depuis la mise en place par le gouvernement fédéral en 2021 du régime de garde à 10 $ par jour, explique Jason Sabourin. Résultat : les inscriptions au registre municipal des enfants de 0 à 5 ans ont bondi de 300 % depuis 2019, souligne M. Sabourin.

Entre 2023 et 2026, la Ville prévoit la création de 125 nouvelles places désignées francophones dans les quartiers mal desservis et défavorisés, afin d’atteindre un objectif de 40 % de places pour les populations autochtones et francophones. La province prévoit également des places francophones dans les nouvelles écoles, ajoute la même source.
Le secteur francophone en difficulté
Pour l’Association francophone à l’éducation des services à l’enfance de l’Ontario (AFÉSEO), l’enjeu dépasse le nombre de places. Le véritable défi reste le recrutement et la rétention du personnel éducateur, relève cette association qui compte 25 garderies francophones.
« Les salaires ne sont pas compétitifs : pour le même travail dans un conseil scolaire, l’écart peut atteindre 10 à 20 $ de l’heure », indique Martine St-Onge, directrice générale de l’AFÉSEO. « Même lorsqu’on recrute et qu’on forme du personnel, beaucoup quittent pour de meilleures conditions ailleurs », déplore Mme St-Onge.
À cela s’ajoutent des conditions de travail exigeantes : horaires prolongés, absence de régime de pension et avantages sociaux limités. Dans plusieurs centres, des places autorisées par permis demeurent inoccupées, faute d’éducatrices.
En région, la situation est encore plus compliquée. « À Embrun, par exemple, nous avons l’espace et l’autorisation pour 13 enfants supplémentaires, mais aucun personnel pour ouvrir ces places », illustre Mme St-Onge. « Le logement est rare et les loyers exorbitants. Pour un salaire de 22 ou 23 $ de l’heure, les éducatrices n’arrivent pas à joindre les deux bouts. »
« Sans services de garde, les familles ne peuvent pas travailler. Or, même le personnel de garde n’arrive pas à vivre dignement de ce métier », rappelle la directrice générale de l’AFÉSEO.
Le recours au recrutement international reste limité : les diplômes obtenus à l’étranger ne sont pas reconnus par l’Ordre des éducatrices et éducateurs de la petite enfance de l’Ontario, ce qui oblige à classer les recrues comme « non formées ».
Le menace de l’assimilation
Au-delà de la question économique, c’est la vitalité du français qui est en jeu. Sans places francophones, les familles doivent se tourner vers l’anglais.

« Une fois qu’un enfant passe ses premières années dans un service anglophone, les parents hésitent à l’inscrire dans une école de langue française de peur qu’il échoue. C’est un vecteur d’assimilation », avertit la directrice générale de l’AFÉSEO.
À Ottawa, du côté municipal, certains élus tentent d’agir. La conseillère Stéphanie Plante cherche un nouvel espace en Basse-Ville pour compenser la relocalisation, prévue en 2027, du Centre éducatif Pinocchio sur la rue Somerset Ouest.
Mais la conseillère ne cache pas son inquiétude quant à la difficulté de trouver une place en garderie, et encore plus en français. « Nous constations que des enfants de parents francophones fréquentaient des garderies anglophones ou bilingues qui, dans les faits, fonctionnaient surtout en anglais. Résultat : ils arrivaient à l’école sans être bilingues », explique la conseillère.
Le gouvernement fédéral dit être conscient de ces enjeux. Emploi et Développement social Canada rappelle que « les soins reçus en services de garde peuvent influencer grandement le développement global d’un enfant, y compris ses compétences linguistiques et son identité ».
Les accords bilatéraux conclus en 2021 avec les provinces et territoires incluent ainsi des dispositions visant à protéger les communautés de langue officielle en situation minoritaire. Ces ententes, prolongées jusqu’en 2031, doivent être renégociées dès mars 2026.
Objectifs nationaux, défis provinciaux
À l’échelle canadienne, les résultats demeurent inégaux. Le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) souligne dans une étude que « la plupart des provinces ont du mal à atteindre les objectifs indiqués dans les ententes ».
Au premier trimestre de 2025, environ 51 800 places avaient été créées en Ontario, alors que la cible fixée pour la fin de 2024-2025 était de 53 567 places. Malgré ce retard, la province se classe parmi les plus avancées, derrière la Colombie-Britannique et le Nouveau-Brunswick.