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député franco-ontarien élu à la Chambre des communes Pierre St-Jean, l’échevin Paul Tardif, l’auteur Jules Tremblay ou encore le premier maire francophone de l’Ontario Joseph-Balsora Turgeon. Crédit image: Diego Elizondo

Le cimetière Notre-Dame d’Ottawa a 150 ans

Temps de lecture : 8 minutes

Chaque samedi, ONFR+ propose une chronique sur l’actualité et la culture franco-ontarienne. Cette semaine, l’historien et spécialiste de patrimoine Diego Elizondo.

[CHRONIQUE]

Qu’on en commun le premier francophone à être devenu premier ministre du Canada, l’auteur de la célèbre complainte Un Canadien errant ou encore celui qui est considéré comme le premier intellectuel canadien-français ?

Il y est vrai que Sir Wilfrid Laurier, Antoine Gérin-Lajoie et Étienne Parent ont tous été reconnus « personnages d’importance historique nationale » par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada. Ils ont aussi en commun d’avoir été inhumés au cimetière Notre-Dame d’Ottawa, qui célèbre son 150e anniversaire de création cette année.

À la fois un espace sacré, social et un lieu de mémoire, ce cimetière situé à l’intersection du chemin de Montréal et du boulevard Saint-Laurent à l’est du secteur Vanier, à Ottawa, est le lieu de repos éternel d’une pléiade d’illustres Franco-Ontariens. Étrangement sa grande valeur patrimoniale, malgré les diverses tentatives, n’a pas encore été sanctionnée en vertu de la Loi sur le patrimoine de l’Ontario.

Plus grand et ancien cimetière catholique de la région

Bien que sa création remonte au 19e siècle, le cimetière Notre-Dame d’Ottawa n’est pas le premier cimetière de la région de la capitale nationale. Avant lui, des cimetières autochtones se trouvent bien sûr dans la région depuis des temps ancestraux immémoriaux. Les premiers cimetières de l’époque « moderne » de la région sont affiliés à une paroisse ou sont privés et familiaux et se trouvent sur des domaines.

Par la suite, les premiers grands cimetières publics d’Ottawa sont établis. Le premier, en 1828, deux ans après la fondation de la cité de Bytown est connu sous le nom de Barrack Hill. Il occupe un demi-acre sur un terrain situé aujourd’hui en plein centre-ville d’Ottawa, non loin de la Colline du Parlement, entre les rues Elgin, Metcalfe, Sparks et Queen.

Faute de place à Barrack Hill, de nouveaux cimetières doivent être créés. Quatre le seront en 1844 dans la basse-ville d’Ottawa, dans l’est de la ville, côte à côte pour les religions catholiques, anglicane, méthodiste et presbytérienne.

Néanmoins dès le début des années 1870 l’espace ne suffit pas une fois de plus et l’exiguïté des lieux ne répond plus aux besoins d’une population grandissante. Par souci de santé publique et crainte de la prolification d’épidémies de maladies infectieuses (peste, choléra, typhus, petite vérole) et en raison de l’agrandissement de la taille de la ville, les cimetières de Sandy Hill sont fermés à leur tour.

Si le terrain d’abord convoité pour établir un nouveau cimetière catholique se trouve dans la haute-ville d’Ottawa, le premier évêque de Bytown, Mgr Joseph-Eugène-Bruno Guigues achète en septembre 1871 un terrain au coût de 8 000 $ à la limite est de la ville et en pleine campagne, dans le canton de Gloucester.

D’une grandeur de cinquante arpents, le cimetière Notre-Dame d’Ottawa est officiellement béni et ouvert le 1er mai 1872 lors d’une cérémonie présidée par Mgr Guigues lui-même devant 8 000 personnes. En tout, avec les frais associés à l’aménagement du terrain, le coût de la création du cimetière Notre-Dame s’élève à 12 000 $.

Quelques jours plus tard, Mgr Guigues annonce aux catholiques par mandement l’ouverture de leur nouveau cimetière : « Nous gémissions, en substance, sur l’état de l’ancien cimetière si précaire et si insuffisant. Enfin, grâce à Dieu, nous avons trouvé un terrain propice, à proximité de la ville, et assez grand pour durer toujours […] hâtez-vous donc, nos très chers frères, d’acheter des lots et d’y faire transporter les restes de vos chers défunts ».

Chaque année, 175 000 personnes visitent ce cimetière aux 35 000 monuments. Crédit image : Diego Elizondo

Les plans d’aménagement du cimetière Notre-Dame sont confiés au chanoine-architecte Georges Bouillon. Ce dernier assure, entre autres, la direction de la décoration intérieure de la basilique-
cathédrale Notre-Dame d’Ottawa et des chapelles du couvent Notre-Dame-du-Sacré-Cœur et de l’Université d’Ottawa. Bouillon dessine un cimetière-jardin selon la tradition des cimetières
ruraux américains.

Le pendant protestant sera créé en 1873 et prendra le nom de cimetière Beechwood. Quant au site des anciens cimetières de Sandy Hill, un parc municipal sera créé sur leur site en 1911. En 1916, le conseil municipal d’Eastview vote pour transférer la partie de son territoire appelé Clandeboye au cimetière. À la suite d’une élection, la décision est néanmoins renversée par les nouveaux membres du conseil municipal. L’archidiocèse catholique d’Ottawa se rend devant les tribunaux et obtient gain de cause en 1918.

Cette même année, les registres du cimetière font état d’une augmentation signification des sépultures en raison de la pandémie de grippe espagnole qui fait rage partout sur la planète. On peut y lire à côté des noms, âge et journée de décès des défunts les mots « grippe, influenza, pneumonie ».

Propriété de l’archidiocèse catholique d’Ottawa de 1872 à 1979, le cimetière est depuis cette année-là géré par une entité juridique à but non lucratif du nom de Cimetière Notre-Dame Cemetery. Comme tous les cimetières situés en Ontario (qu’ils soient privés, publics, confessionnels et non confessionnels), il doit se conformer à la Loi révisée sur les cimetières de la province.

Environ 175 000 personnes visitent le cimetière chaque année et il contient plus de 35 000 monuments funèbres – dont quatre mausolées, tous érigés par des familles franco-ontariennes. Ce sont plus de 130 000 personnes y ont été inhumées depuis 150 ans, sur près de 20 hectares.

Lieu de repos éternel d’illustres franco-ontariens

Véritables musées à ciel ouvert, les cimetières sont les gardiens de la richesse d’une mémoire collective. Parfois même davantage culturels que religieux, ils sont des condensés d’histoire et havres de paix. La mémoire des défunts est y bien vivante. Le cimetière Notre-Dame d’Ottawa est sans nul doute celui où reposent le plus grand nombre d’illustres Franco-Ontariens.

Citons l’athlète médaillé d’or aux Jeux olympiques d’été de Berlin 1936 Francis Amyot, l’administrateur Aimé Arvisais, ou encore le commandant de navires pendant la Seconde Guerre mondiale, Louis C. Audette.

On peut tout aussi bien mentionner le seul baron du bois francophone à Ottawa au 19e siècle, Joseph Aumond, le fondateur de l’Ordre de Jacques-Cartier, François-Xavier Barrette, et du premier journaliste sportif au quotidien Le Droit en 1913, Rosaire Barrette.

Le chroniqueur pour enfants Victor Barrette, mieux connu sous son pseudonyme d’Oncle Jean, est aussi enterré dans ce cimetière. Il en est de même que la première femme journaliste francophone de Radio-Canada Marcelle Barthe, l’homme de théâtre Guy Beaulne, le député provincial et farouche opposant au Règlement 17 Aurélien Bélanger, le député fédéral Eugène Bellemare, l’historien Lucien Brault, l’éducateur Laurier Carrière, le photographe-portraitiste Alexandre Castonguay, l’entrepreneur Isidode Champagne…

De gauche à droite : le plus imposant mausolée du cimetière, celui de la famille franco-ontarienne Major d’Orléans, la tombe d’Henri St-Jacques et le monument funèbre des Sœurs de la charité d’Ottawa. Crédit image : Diego Elizondo

On y retrouve en outre le maire d’Ottawa Napoléon Champagne, le co-auteur du rapport qui met fin au Règlement 17 l’avocat Louis Côté, l’artiste-peintre Jean Dallaire, le conseiller franco-ontarien du premier ministre Bill Davis Omer Deslauriers, le hockeyeur Aurèle Joliat, l’historienne et autrice en cinq tomes d’une histoire des francophones d’Ottawa Georgette Lamoureux, le président de l’ACFÉO dans les années 1960 Roger-N. Séguin, le premier député franco-ontarien élu à la Chambre des communes, le médecin Pierre St-Jean…

Outre les Franco-Ontariens, reposent au cimetière Notre-Dame d’Ottawa des catholiques de multiples origines  : anglaise, française, irlandaise, écossaise, italienne, libanaise, polonaise, ukrainienne, pour ne nommer que celles-là.

Au moins 16 communautés religieuses y détiennent des lots pour leurs membres dont les Sœurs de la Charité d’Ottawa, les Frères des Écoles chrétiennes, les Pères blancs d’Afrique ou encore les Pères Montfortains. En outre, le cimetière compte 1783 sépultures militaires, dont 115 morts de guerre.

Pour ses 150 ans  : une désignation patrimoniale nationale ?

En 1986 une partie du terrain du cimetière est vendu à des entrepreneurs qui en ont fait un secteur résidentiel, malgré les protestations du voisinage et des groupes de protection du patrimoine. La même année, la ville d’Ottawa publie un avis public dans les journaux pour signer son intention de procéder à une désignation patrimoniale du cimetière, mais le projet n’aboutit pas.

En l’an 2000, à la demande de l’organisme Heritage/Patrimoine Ottawa, la Commission des lieux et monuments historiques du Canada étudie la possibilité de désigner le cimetière lieu historique national, mais seul le cimetière Beechwood voisin se verra conférer cette désignation prestigieuse en 2002, ce qui soulève l’ire de ceux qui connaissent bien son histoire comme l’auteur et chercheur franco-ontarien Jean Yves Pelletier.

Deux fidèles sont agenouillées devant la grotte Notre-Dame-de-Lourdes. Crédit image : Diego Elizondo

« Le cimetière Notre-Dame est de toute évidence un cimetière patrimonial ayant une grande importance historique pour la région de la capitale nationale, étant donné qu’il est le plus grand cimetière catholique et que plusieurs de ses pionniers et de ses notables y sont enterrés », écrit-il en 2009 dans un livre qu’il a consacré à l’histoire du cimetière, publié en réaction directe à la désignation patrimoniale refusée.

Pour ses 150 ans, il serait opportun de tenter à nouveau d’obtenir une désignation patrimoniale nationale. Le Comité du patrimoine bâti et religieux du Réseau du patrimoine franco-ontarien doit se pencher prochainement sur la question.

Autour du cimetière : d’autres lieux du patrimoine religieux franco-ontarien

Le secteur de la ville d’Ottawa dans lequel se trouve le cimetière Notre-Dame est un haut lieu pour le patrimoine religieux franco-ontarien. En effet, à ses côtés se trouve l’église Notre-Dame-de-Lourdes de Vanier. Seconde église de cette paroisse fondée en 1887, elle fut conçue et dessinée par Saint-Denis Thibault, l’une des firmes d’architecture les plus prolifiques de l’histoire de l’Ontario français, active dans les années 1970.

Son ouverture en 1975 est due au fait qu’un incendie en 1973 réduit en cendres la précédente église construite en 1887-1888, œuvre du chanoine-architecte Georges Bouillon, l’architecte-paysagiste du cimetière Notre-Dame d’Ottawa. Énorme perte pour le patrimoine religieux, cette église construite sur le même modèle que celle de Lourdes, en France, se distinguait par la richesse de son style néo-gothique.

Les flammes du puissant brasier de 1973 engouffrent également le scolasticat construit en 1901. Seul le presbytère de l’église (construit en 1954) et dont les plans furent dessinés par l’architecte franco-ontarien Jean-Serge Le Fort) fut épargné. En face du cimetière Notre-Dame d’Ottawa, sur le chemin de Montréal, se trouve la maison-mère des Filles de la Sagesse dont la plus ancienne partie du couvent date de 1901, œuvre de l’architecte Charles Brodeur.

Toujours présentes à Vanier depuis leur arrivée en 1891, la congrégation religieuse a, entre autres, œuvré en éducation et en santé en Ontario français, particulièrement à Vanier, dans nord-est et le Centre de l’Ontario. Ce sont elles qui fondent en 1927 l’Hôpital Saint-Jean-de-Brébeuf de Sturgeon Falls de même qu’à Ottawa en 1953 l’Hôpital Saint-Louis-Marie-de-Montfort, connu tout simplement aujourd’hui sous le nom d’Hôpital Montfort.

Depuis 2016, les Filles de la sagesse partagent leur couvent avec les dernières membres de la congrégation des sœurs de l’Institut Jeanne d’Arc, la seule congrégation religieuse fondée en Ontario français en 1919, par Jeanne-Lydia Branda (Mère Marie-Thomas-d’Acquin). Derrière le couvent, en empruntant la rue de l’Église se trouvait le pensionnat Notre-Dame-de-Lourdes. Les plans architecturaux furent dessinés aussi par Jean-Serge Le Fort et le bâtiment construit en 1964 par la compagnie franco-ontarienne D’aoust construction.

 Couvent de la maison-mère des Filles de la Sagesse du Canada, en face du cimetière Notre-Dame d’Ottawa. Crédit image : Diego Elizondo

Après l’obtention par les Franco-Ontariens du financement public de la province de l’Ontario pour l’éducation secondaire en langue française, le bâtiment du pensionnat privé catholique pour filles est passé dans le giron de l’éducation publique et prit le nom en 1971 d’École secondaire Belcourt. L’école a fermé ses portes en 1983.

Le bâtiment a par la suite connu différents usages scolaires dans les années 1980 et fut, par exemple, le domicile temporaire de l’École élémentaire publique Francojenesse et du Collège catholique Samuel-Genest de 1987 à 1991, avant d’être démoli dans les années 1990.

Enfin se trouve à proximité du cimetière et de l’église un monument unique du patrimoine religieux franco-ontarien, la grotte Notre-Dame-de-Lourdes. Construite de 1908 à 1910, elle se veut une réplique de la célèbre grotte située en France. Dans ses années à la mairie de la Cité de Vanier, Gisèle Lalonde voyait dans ce secteur un fort potentiel de développement touristique pour le patrimoine religieux.

L’architecte Jean-Serge Le Fort, la fondatrice des sœurs de l’Institut Jeanne-d’Arc de même que le sénateur Napoléon-Antoine Belcourt, sont tous des Franco-Ontariens qui ont laissé au 20e siècle une trace tangible de leur vivant, dans leurs domaines d’activités respectifs, autour du cimetière Notre-Dame d’Ottawa et qui y sont maintenant inhumés pour l’éternité. Dernière en liste et non la moindre  : Gisèle Lalonde, cette grande dame de la francophonie, décédée le 27 juillet dernier est allé les rejoindre au cimetière, dans ce qu’on pourrait considérer comme le panthéon officieux des Franco-Ontariens.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR+ et du Groupe Média TFO.

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