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Le «jeudi noir» de l’Ontario français

Le drapeau franco-ontarien devant Queen's Park. Archives #ONfr

TORONTO – Stupeur et colère prédominent chez les Franco-Ontariens, à la suite de l’annonce de l’abandon du projet de l’Université de l’Ontario français et de l’abolition du Commissariat aux services en français, ce jeudi, par le gouvernement progressiste-conservateur de Doug Ford.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

Si certains avaient annoncé la couleur à la veille du dévoilement de l’énoncé économique du gouvernement ontarien sur les médias sociaux, comme Marc Demers qui invitait les Franco-Ontariens à respirer, leur promettant qu’ils auraient «besoin de leur souffle pour crier!», personne n’imaginait vraiment l’ampleur des décisions annoncées ce jeudi.

«Je le savais bien que ça allait se passer, mais j’osais espérer que mon instinct était fautif… mince!!!», déplore Anick Lamarche sur les médias sociaux.

Pour beaucoup, le coup est dur à encaisser. «C’est une claque au visage. Non, un véritable coup de poing pour nous, francophones», juge Marc Bisson.

L’ancien éditorialiste du journal LeDroit, Pierre Allard, exige purement et simplement le départ du gouvernement de la ministre déléguée aux Affaires francophones, Caroline Mulroney et de sa secrétaire parlementaire, Amanda Simard.

«S’il leur reste un tantinet de dignité, Mme Mulroney et Amanda Simard doivent quitter le caucus conservateur et dénoncer le gouvernement Ford. Sinon, elles s’associent à une attaque frontale contre la francophonie ontarienne.»

Le militant franco-ontarien Diego Elizondo rappelle un précédent.

«Les conservateurs Philippe Landry (président du Sénat) et le député fédéral Paul-Émile Lamarche avaient démissionné de leurs fonctions lors de la crise du Règlement 17.»

 

Un «goût amer» pour l’AFO

Par voie de communiqué, l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) parle d’un «recul important et d’un goût amer pour la francophonie ontarienne».

«On avait un engagement de M. Ford pendant la course à la chefferie du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario, promesse renouvelée lors de la campagne électorale sur le projet d’Université de l’Ontario français. (…) C’est plus que décevant que cet important engagement n’ait pas été tenu», dit le président de l’organisme porte-parole des Franco-Ontariens, Carol Jolin. Et de poursuivre: «Nous avons des craintes légitimes que le respect de Loi sur les services en français devienne de moins en moins important pour le gouvernement de l’Ontario et ses différentes agences.»

Le président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario, Carol Jolin. Archives #ONfr

L’AFO demande une rencontre d’urgence avec le premier ministre Doug Ford pour le faire revenir sur cette décision.

L’ancien premier ministre néo-démocrate, Bob Rae, a lui aussi réagi sur Twitter.

«Le Premier ministre et son gouvernement ne comprennent pas l’importance des services pour la population Franco-Ontarienne.»

 

Débat et appel à la mobilisation

Les avis ne sont toutefois pas tranchés concernant l’abandon du projet de l’Université de l’Ontario français.

«Qui peut se permettre d’aller étudier à Toronto lorsqu’on habite en région alors que le prix moyen d’un loyer à 1 chambre à Toronto est de 2100$. Ne vaut-il pas mieux offrir des programmes bilingues en région afin de rendre la formation universitaire en français accessible à tous et non seulement aux gens riches?», interroge Brigitte Boisvert.

Mais pour Claude J. Lavoie qui ironise en faisant un parallèle avec les mesures annoncées pour ouvrir davantage le marché de l’alcool, le projet aurait dû être une priorité.

«Let’s go les étudiants francophones, vous n’aurez pas votre université francophone, mais vous aurez plus de temps pour boire maintenant… Pour mettre les priorités à la bonne place, on repassera…»

L’ancien directeur général du Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO), aujourd’hui directeur général de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada, Alain Dupuis, assure qu’il ne faut pas baisser les bras.

«Ce n’est certainement pas la fin d’un rêve!! Nous œuvrons depuis 40 ans pour notre université et nous l’aurons! La @fcfacanada est solidaire avec @MonAssemblee et toute la communauté franco-ontarienne en ce triste jour. Nous lutterons pour renverser ces décisions inacceptables!»

Un appel à la mobilisation qui réveille le souvenir des années de combat contre le gouvernement de Mike Harris, pour certains.

«Triste, mais pas surprenant… Va falloir se mobiliser comme on a fait pour Montfort», propose Donald Gratton.

 

La SÉO satisfaite

Face à ce concert de critiques, le message de la Société Économique de l’Ontario (SÉO) détonne.

«La Société Économique de l’Ontario en tant qu’intervenant majeur du secteur économique en Ontario félicite le gouvernement Ford pour son énoncé économique qui démontre sa volonté de donner aux milieux d’affaires et aux entrepreneurs les moyens de réaliser leur plein potentiel. La SÉO se déclare satisfaite des mesures annoncées (…), ceci rejoint les attentes que nous avions formulées lors des élections provinciales», déclare le président de l’organisme, Denis Laframboise.

Pour le directeur général adjoint du Conseil de la coopération de l’Ontario, Julien Gérémie, en revanche, le recentrage économique opéré par la province se fait au détriment des citoyens.

«Un énoncé économique qui met constamment en avant le « pour les gens » avait décidément quelque chose à cacher. On fait un retour en arrière de plusieurs dizaines d’années sur le progrès social, sur l’environnement, sur la francophonie, les arts, la culture, etc. Le message est clair: l’Ontario est dorénavant le terrain de jeu des entreprises. Les citoyens n’ont plus leur place ici.»

 

Des réactions au fédéral

Les réactions à l’énoncé économique ontarien ont dépassé le simple cadre provincial, pour atteindre l’échelon fédéral. Le Commissariat aux langues officielles du Canada a ainsi partagé sa déception sur Twitter.

«Nouvelle extrêmement décevante concernant l’abolition du Commissariat aux services en français et l’abandon du projet de l’Université de l’Ontario français. Il s’agit d’un recul important pour la communauté franco-ontarienne.»

De son côté, la ministre du Tourisme, des Langues officielles et de la Francophonie, Mélanie Joly, en a profité pour interpeller le chef du Parti conservateur du Canada, Andrew Scheer.

«Les conservateurs manquent de respect envers les 600 000 Franco-Ontariens et les millions de francophones au pays, ainsi que leur incapacité de protéger le fait français chez nous. @AndrewScheer, allez-vous vous tenir debout et défendre les francophones face à M. Ford?»


«Jour noir pour l’Ontario français et un jour noir pour l’ensemble des communautés francophones du Canada» – Raymonde Gagné, sénatrice franco-manitobaine


Plusieurs organismes de la francophonie canadienne ont manifesté leur solidarité, dont la FCFA.

«La gifle que vient de subir la francophonie ontarienne suit de près l’élection, au Nouveau-Brunswick, de quatre députés d’un parti qui prône ouvertement un recul au niveau des acquis des Acadiens et des Acadiennes. Dans les deux provinces où l’on trouve les plus importantes collectivités de langue française, la francophonie est sous attaque. Cela m’inquiète au plus haut point. (…) Soyons unis, solidaires, résolus. Comme le dit si bien la devise de l’Ontario français, nous sommes, nous serons», a réagi le président Jean Johnson.

 

Cet article a été mis à jour le jeudi 15 novembre, à 21h10.


POUR EN SAVOIR PLUS:

Doug Ford met fin au rêve de l’Université de l’Ontario français

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Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de douze ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.