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Le journal étudiant franco-ontarien « le plus censuré du Canada » célèbre ses 90 ans  

Temps de lecture : 4 minutes

OTTAWA – La Rotonde est le plus ancien journal étudiant francophone hors Québec, voire l’un des plus anciens du Canada. Contre vents et marées, l’organisation, pilier pour la francophonie de l’Université d’Ottawa et de la province de l’Ontario, célèbre ses 90 ans.  

« Quand on voit comment fonctionne un journal étudiant, c’est vraiment exceptionnel que La Rotonde soit à dix ans de ses 100 ans », souligne Michel Prévost, ancien archiviste en chef de l’Université d’Ottawa. 

Son contexte en francophonie minoritaire ainsi que la nature changeante caractérisant les journaux étudiants de façon générale font partie des raisons qui ont rendu sa survie surprenante, remarque-t-il. 

Depuis sa fondation en 1932 par la Société des débats français de l’Université d’Ottawa, La Rotonde a notamment joué le rôle de porte-parole du fait français. « Son rôle demeure et est sans doute plus important qu’en 1932 », estime M. Prévost, en référence à la présence décroissante de francophones à même le campus.

Journal le plus censuré du Canada 

En 1956, La Rotonde sera proclamé comme étant le journal le plus censuré du Canada, lors des assises de la Presse universitaire canadienne. C’est à partir de ce moment que les étudiants réclameront plus d’autonomie vis-à-vis du contenu publié, alors fortement supervisé par l’administration oblate de l’Université, continue M. Prévost.

« Les tensions atteignent leur paroxysme en octobre 1958, lorsque les trois membres de la direction de La Rotonde sont démis de leurs fonctions pour avoir publié un rapport qui mécontente fortement l’administration », explique-t-il dans l’un de ses rapports en tant qu’archiviste.

« En 1964, La Rotonde avait préparé un numéro spécial pour la rentrée. Les étudiants avaient écrit quatre pages qui dénonçaient la visite de la reine Elizabeth II au Québec. Les Pères Oblats avaient refusé que ces pages-là soient publiées parce que c’était un affront à la reine. Ça ne respectait pas la monarchie », relate M. Prévost.

Une coupure de La Rotonde. Crédit image : Emmanuelle Gingras

Le contenu du journal va considérablement évoluer après 1965. Se concentrant moins sur le corps administratif et professoral de l’Université, la rédaction se penchera désormais surtout sur le nationalisme québécois, la condition féminine, l’homosexualité, l’environnement, les frais universitaires, le sida, les événements culturels du campus et de la région de la capitale puis des exploits sportifs des équipes universitaires.

C’est à cette même période qu’on remarque une hausse d’articles et éditoriaux contestataires vis-à-vis du bilinguisme et les droits franco-ontariens, coïncidant avec un renversement vers le statut minoritaire des francophones de l’Université. 

« L’entrée dans le 21e siècle liera quant à elle le destin de La Rotonde à celui de la Fédération étudiante (FÉUO), aujourd’hui défunte », tel qu’il est écrit dans son dernier éditorial. En 2018, le journal dévoile les allégations de fraude et l’enquête sur l’environnement toxique de la FÉUO. Cela entamera sa dissolution et fera place au nouveau Syndicat étudiant de l’Université d’Ottawa (SÉUO). 

Toutes ces années de couverture à La Rotonde, frôlant parfois l’atteinte à l’intégrité, comme le soulève M. Prévost, ont plus d’une fois entamé des changements concrets à même l’administration universitaire. Toutes ces « plumes rebelles » qui ont côtoyé le journal étudiant lui accolent encore aujourd’hui une réputation revendicatrice.

Et aujourd’hui ?

Dans un éditorial marquant les 90 ans du journal, la rédaction a publié un éditorial dans lequel elle écorche les « abus » et le « mutisme » de l’Université d’Ottawa, endossant son rôle dénonciateur, tout autant que de vecteur d’enrichissement et d’échanges entre étudiants pour comprendre leur milieu.

Dans sa vision du journal aujourd’hui, le co-rédacteur en chef Johan Savoy explique l’intérêt objectif du journal : « L’Université ne fait pas non plus que de mauvaises choses, il faut le reconnaître », concède-t-il.

M. Savoy confirme toutefois qu’il conçoit toujours La Rotonde comme étant « un porte-parole » de la francophonie. « Les institutions francophones sur le campus sont en voie de disparition », ce que le journal suit attentivement, explique-t-il. 

À la lumière des dernières annonces de fermeture potentielle du journal étudiant montréalais Le Délit de l’Université McGill, peut-on craindre un même sort pour La Rotonde ? « Tout dépend du financement du Syndicat. Pour l’instant, on n’est pas menacé. On a vu que ça a été chaud à McGill, mais nous, on n’est pas dans cette configuration : notre institution ne dépend pas d’un vote tous les cinq ans », nuance-t-il.

Marie-Ève Duguay et Johan Savoy, co-rédacteurs en chef. Crédit image : Emmanuelle Gingras. Montage ONFR+

Le co-rédacteur en chef craint malgré tout que « ce sera de moins en moins facile », surtout depuis la transition vers une formule exclusivement virtuelle en 2019. « On a déjà moins de lecteurs que quand on était en papier. Les gens ne savent pas toujours qu’on existe sur le campus.  On a moins de visibilité », juge-t il. 

C’est de tout cœur que MM. Prévost et Savoy souhaitent que La Rotonde atteigne le cap du centenaire. « C’est un atout pour l’Université d’Ottawa et c’est sûrement un de ses éléments les plus visibles », conclut l’ancien archiviste en chef.

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