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L’enseignement, difficile d’accès pour les immigrants francophones africains

Temps de lecture : 4 minutes

OTTAWA – Malgré la pénurie d’enseignants de langue française en Ontario, les étudiants francophones venus d’Afrique peinent à intégrer la profession, remarque une chercheuse de l’Université d’Ottawa.

« Les conseils scolaires vont en Europe pour recruter des enseignants, alors que nous avons chez nous des gens formés qui ne trouvent pas d’emploi… C’est une richesse incroyable qui est perdue ! »

Cette contradiction, la chercheuse à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa, Phyllis Dalley, en a été témoin.

« Quand j’étais directrice du programme de formation à l’enseignement, je me suis rendu compte que tous les étudiants qui échouaient leurs stages étaient d’origine africaine. En posant la question aux étudiants, j’ai compris qu’il y avait des problèmes de communication entre eux et les enseignants qui les accueillaient dans leur classe. »

Ces étudiants immigrants se débrouillent pourtant très bien au niveau académique, souligne-t-elle.

« Il y a des malentendus au niveau culturel. Par exemple, une étudiante m’expliquait qu’au Cameroun, quand on parle de respect, cela s’exprime par la distance, alors qu’ici, c’est par le rapprochement. Un autre me disait avoir été mal accueilli, car l’enseignant-accompagnateur ne lui avait pas dit où s’asseoir ni où poser ses affaires. »

Ces exemples ont des conséquences sérieuses.

« Il devient très difficile de placer ces étudiants en stage. Beaucoup d’enseignants ne veulent pas les accueillir dans leur classe. »

Frustration des étudiants

Étudiant de première année, Drissa* ne savait toujours pas où il allait effectuer son second stage, en avril, quand ONFR+ l’a rencontré récemment. Et ce, alors que beaucoup de ses collègues canadiens avaient déjà trouvé. Enseignant pendant plus de 15 ans dans son pays d’origine, sa première expérience a été frustrante.

« On m’a planté un couteau dans le dos ! L’enseignante-accompagnatrice ne m’avait rien reproché et j’avais même géré une classe, ce qui est rare pour un premier stage. Tout semblait bien se passer, mais quand j’ai reçu mon évaluation, il n’y avait que du négatif ! », raconte-t-il, amer. « Je pense surtout qu’elle n’a pas apprécié que je lui fasse remarquer ses erreurs. Mais c’est parce que je considère que nous sommes des modèles pour les élèves ! »

« Je ne suis pas venu au Canada pour être à la traîne ! » – Drissa, étudiant

Cette mauvaise évaluation devrait lui valoir de compléter un stage d’intégration.

« Pour moi, c’est un échec total ! Cela veut dire qu’au lieu de compléter ma formation en deux ans, il faudra que je fasse ce stage la troisième année. J’ai pensé tout arrêter ! »

Plus difficile pour les suppléants

Ces problèmes d’intégration ne toucheraient pas que les stagiaires, selon Mme Dalley. Les suppléants mettraient également plus de temps à trouver une permanence.

En Ontario, au 1er janvier 2019, on comptait 2 041 suppléants, selon les chiffres de l’Association des enseignants et enseignants franco-ontariens (AEFO). Si certains en font le choix, ce n’est pas le cas pour tous.

Enseignante dans son pays d’origine pendant 10 ans, récemment diplômée au Canada, Mariam* cherche un poste « partout en Ontario ».

« Je n’ai aucun problème à trouver de la suppléance. On voit bien que les besoins sont criants. Mais c’est difficile de trouver un poste permanent et tous les suppléants que je connais sont des immigrants comme moi. »

« Les gens d’ici passent d’abord » – Mariam, suppléante

Si elle se dit très bien accueillie partout où elle travaille, elle estime qu’il existe une « certaine discrimination » pour accéder aux bons emplois. Malgré les difficultés, elle considère que c’est aux nouveaux arrivants de s’adapter.

« D’où je viens, le système est plus rigide. Les enseignants sont vus comme des rois. Et puis ici, les enfants ne comprennent pas toujours notre accent. On doit donc apprendre. Si tu n’es pas prêt à te fondre dans le moule, ça ne peut pas marcher ! »

Des pistes de solution

Plusieurs conseils scolaires franco-ontariens ont pris connaissance des recherches de Mme Dalley. Mais au Conseil scolaire Viamonde, on réfute toute discrimination.

« Nous sommes un conseil scolaire axé sur le respect des différences et l’inclusion des personnes. L’accueil d’un stagiaire se fait toujours avec la même ouverture et la même acceptation de ces différences », affirme Sylvie Longo, surintendante exécutive de l’éducation.

Elle indique que son conseil propose des jumelages entre enseignant chevronné et stagiaire et qu’une fois embauchés, les nouveaux enseignants sont inclus dans le Programme d’insertion professionnelle du nouveau personnel enseignant, qui leur donne droit à de la formation, du mentorat et du coaching.

Au Conseil des écoles catholiques du Centre-Est (CECCE), la directrice exécutive du Service des ressources humaines, Laurie-Eve Bergeron, se dit consciente du problème.

« En 2017, nous avions mené des travaux avec la professeure Dalley pour comprendre les difficultés d’intégration des enseignants néo-canadiens. On sait qu’il y a des barrières, par exemple, les relations avec les parents et les élèves auxquelles ces nouveaux enseignants ne sont pas habitués ou les référents culturels qui ne sont pas les mêmes… »

Le CECCE a déjà adapté son processus d’embauche pour favoriser l’inclusion. Et le conseil travaille encore à trouver des moyens pour surmonter ces obstacles.

« Dans le contexte de pénurie, on ne peut pas échapper ces talents ! De plus, nous voulons que notre corps enseignant soit à l’image de nos élèves qui viennent de partout. »

L’avenir de l’Ontario français

Pour Mme Dalley, tout le monde a un rôle à jouer.

« Il est important de mieux former et préparer les étudiants, mais aussi les enseignants-accompagnateurs et les professeurs-conseillers, à cette réalité. On doit identifier nos stéréotypes inconscients pour changer. »

Car au-delà de l’avenir de l’éducation, c’est aussi celui de la francophonie ontarienne qui se joue, dit-elle.

« Si les gens que nous avons formés ne trouvent pas d’emploi à la hauteur de leurs aspirations, ils ne demeureront pas francophones, car c’est un choix d’être francophone en Ontario ! »

 

*Les personnes interrogées par ONFR+ ont requis l’anonymat, nous avons donc modifié leurs prénoms.

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