Yvonne Prévost Shields et Joseph Shields, à l'occasion de leur 60e anniversaire de mariage, lac Caché (Ontario), 12 juillet 2014.
Chroniques

Les personnes aînées et leurs histoires

Yvonne Prévost Shields et Joseph Shields, à l'occasion de leur 60e anniversaire de mariage, lac Caché (Ontario), 12 juillet 2014.

Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.

Née à Blind River (Ontario) le 14 décembre 1930, Yvonne Prévost sera la deuxième d’une fratrie de six. Ses parents, Alfred Prévost et Rose Huot, avaient migré de Hull (Québec) à la Rivière-des-Français pendant leur adolescence. Alfred travaillait dans une scierie, qui a fermé comme tant d’autres pendant la Dépression.

La famille a déménagé sur la terre maternelle des Huot à Bigwood (Rivière-des-Français). Pendant cinq années, Rose a été internée dans un sanatorium et ses trois jeunes enfants ont été confiés aux Huot. Ma grand-mère Yvonne s’est rappelée toute sa vie de sa mère qui, arrivant dans la maisonnée un beau jour de 1939, a lancé son chapeau sur le divan pour signaler qu’elle était de retour pour de bon. Trois autres filles sont nées dans les années suivantes.

À partir de 1937, Yvonne Prévost a fréquenté l’école primaire séparée que son grand-père, Wilfrid Huot, avait fait construire quelques années plus tôt, après la suspension du Règlement 17. Ma grand-mère était bonne élève, puisqu’elle a été la candidate féminine de sa cohorte de 8e année au Concours régional de français, tenu à Coniston au printemps 1946. Son collègue masculin a décroché une bourse pour poursuivre ses études au Collège du Sacré-Cœur de Sudbury, mais pas elle, ce qui a tragiquement mis fin à son parcours d’études. À 15 ans, Yvonne est donc rentrée à la maison pour aider sa mère à élever ses jeunes sœurs. En 1950, elle a déménagé à Sudbury pour travailler comme cuisinière dans une maison d’ouvriers chambreurs, où elle a appris l’anglais et rencontré mon grand-père, Joseph Shields, qui venait d’être embauché à la mine INCO. La photo ci-dessous provient de leur 60e anniversaire de mariage en 2014. Ils sont décédés respectivement en 2021 et en 2024.

À l’occasion de la Journée internationale des personnes aînées, je tiens à souligner leur mémoire, et en particulier celle de ma grand-mère, qui était ordinaire et extraordinaire à la fois. Ordinaire par son parcours de Franco-Ontarienne ayant dû abandonner ses études trop tôt à l’époque où aucune subvention n’existait pour les études secondaires en français. Extraordinaire dans ses qualités humaines comme hôte, communicatrice et conseillère. J’ai le sentiment qu’il n’y avait rien d’autre au monde qui se passait pour elle quand j’allais souper chez elle (c’était toujours succulent) et qu’elle m’écoutait parler de mes projets (y compris mes livres, qu’elle lisait et commentait). Sa patience et sa disponibilité m’habitent comme parent.

La plupart de ce que je viens d’écrire a été peu ou pas documenté : je l’ai reconstitué à l’aide d’histoires que ma grand-mère m’a racontées, mais aussi par l’entremise de deux entrevues, enregistrées avec elle en 2020-2021. Tout le monde a une histoire, mais rares sont celles et ceux qui parviennent à la faire connaître. En fait, la mémoire est une autre manière d’accéder au passé, que je vois comme étant totalement complémentaire avec des traces écrites, les sources habituellement privilégiées par les historiens. Si les écrits d’époque permettent de reconstituer des faits et des séquences d’événements, ils passent souvent sous silence les non-dits, les conversations de coulisse, ainsi que le sens accordé aux anecdotes que les témoins racontent. À mon avis, les souvenirs ne sont ni inférieurs ni supérieurs aux sources d’époque. À mon avis, la juxtaposition de ces deux formes de passé permet de raconter des histoires plus vivantes et nuancées.

À l’occasion de la Journée internationale des personnes aînées, je nous invite à parler des aînés qui nous sont chers et, lorsqu’on a le privilège de les avoir avec nous, à les faire parler.

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.