Les voix franco-torontoises ont enfin la parole
Après le succès de sa campagne de sociofinancement, la Société d’histoire de Toronto (SHT) a franchi une étape décisive dans son projet de sauvegarde de la mémoire franco-torontoise avec le lancement, à l’automne 2025, de son tout premier balado, Les voix franco-torontoises. Une série audio pensée pour faire entendre, littéralement, celles et ceux qui ont façonné la francophonie dans la métropole.
Annoncé au printemps, le projet avait suscité un bel élan communautaire. L’objectif de 4000 $ a été atteint, permettant à l’équipe bénévole de concrétiser une idée qui « traînait depuis plusieurs années » dans les cartons.
« Ça nous a montré qu’il y avait de l’intérêt et que la communauté nous faisait confiance », souligne Rolande Smith, présidente de la Société d’histoire de Toronto.
De l’idée à la réalisation
Si l’envie de créer un balado était bien présente, le passage à l’action a nécessité du temps, de la patience et un accompagnement professionnel. Entièrement composée de bénévoles, la Société d’histoire de Toronto a dû s’entourer d’expertise externe pour donner vie au projet. C’est la compagnie Funson, avec Sébastien Parent à la réalisation et au montage, qui a été retenue.
« Tout le monde peut se mettre derrière un micro, mais ce n’est pas si simple », rappelle Rolande Smith. « Il fallait des gens qui connaissent leur métier. » Du premier enregistrement à la mise en ligne, le processus s’est étalé sur environ un an, un délai lié aux réalités du bénévolat, mais aussi à la volonté de livrer un produit de qualité. « On voulait du beau, on voulait du bon. »
Robert Godin, une voix emblématique pour ouvrir la série
Pour inaugurer Les voix franco-torontoises, la SHT a choisi de consacrer son premier balado à Robert Godin, artiste francophone né à Toronto en 1946, comédien, chanteur et figure marquante de la scène culturelle locale.
Le choix est hautement symbolique. « Il a eu un parcours assez unique à Toronto », explique Rolande Smith. « Il a réussi à faire carrière dans les arts, en français, ici, il y a déjà 50 ans. »
À travers quatre épisodes, Robert Godin revient sur son enfance, ses premières influences, ses débuts professionnels, ses engagements dans les grandes comédies musicales, mais aussi sur l’arrivée de la radio et de la télévision en français à Toronto dans les années 60 et 70.
Son témoignage dépasse le simple récit individuel pour retracer l’évolution de toute une communauté. « Ce qu’il raconte permet de comprendre pourquoi il y a eu une explosion du théâtre et des comédies musicales à Toronto à une époque », note la présidente. « C’est aussi un hommage au Théâtre français de Toronto. »
Sauvegarder les voix avant qu’il ne soit trop tard
Derrière le balado, il y a une urgence : celle de capter les voix des pionniers avant qu’elles ne se taisent.
« Ce qui m’ennuie, c’est qu’on ne parlait jamais des fondateurs », confie Rolande Smith, arrivée à Toronto il y a plusieurs décennies. « Beaucoup de gens aujourd’hui n’ont aucune idée de qui a bâti les institutions francophones. Avant qu’il ne soit trop tard, il faut enregistrer ces voix. »
Le format audio s’imposait naturellement. Entendre les personnes raconter leur parcours, avec leurs émotions, leurs hésitations et leurs souvenirs, donne une autre dimension à l’histoire.
« Ce n’est pas la même chose que de lire un article », souligne-t-elle. « La voix, c’est vivant. »

Un outil pour la transmission et la réflexion
Même si la Société d’histoire de Toronto n’est pas directement impliquée dans le milieu scolaire, la présidente voit dans le balado comme un outil pédagogique potentiel.
« Il y a plein de vignettes qui peuvent amener des questionnements », dit-elle. « On peut inviter les jeunes à se projeter, à réfléchir à leur avenir, à leur place dans la communauté. »
Au-delà de l’école, l’objectif est aussi de nourrir le sentiment d’appartenance et de continuité. De montrer que la francophonie torontoise ne s’est pas construite par hasard, mais grâce à des personnes engagées, souvent dans l’ombre, qui ont posé les bases des institutions d’aujourd’hui.
La suite : Renaud St-Cyr et Alpha Toronto
La série ne s’arrête pas à Robert Godin. La Société d’histoire de Toronto travaille déjà sur les prochains balados, qui seront consacrés à Renaud St-Cyr et à Alpha Toronto. Un choix qui s’inscrit dans une volonté assumée de mettre en lumière des parcours atypiques.
« Les présidents, les directeurs, ils peuvent faire leur propre balado », lance Rolande Smith. « Nous, on veut creuser dans l’inconnu, raconter des histoires qu’on n’entend pas. »
Alpha Toronto, en particulier, occupe une place spéciale dans la démarche de la Société d’histoire de Toronto. Fondé pour accompagner des francophones peu ou pas alphabétisés en français, l’organisme œuvre depuis des décennies auprès de personnes qui, bien que francophones de naissance, n’avaient pas eu accès à l’éducation en français en Ontario.
« À une époque, beaucoup de francophones ne pouvaient tout simplement pas aller à l’école en français », rappelle Rolande Smith. « Ils parlaient la langue, mais n’étaient pas capables de la lire ou de l’écrire. C’est une réalité qu’on oublie aujourd’hui. »
En donnant la parole à Alpha Toronto, la SHT souhaite mettre en lumière cette facette méconnue de la francophonie torontoise et rappeler à quel point la transmission de la langue a longtemps reposé sur des initiatives communautaires essentielles.
Un appel à la communauté
La Société d’histoire de Toronto souhaite maintenant que la communauté s’approprie le projet. Elle invite les francophones à faire part de leurs impressions, mais aussi à suggérer des personnes dont le parcours mériterait d’être raconté.
« Dans les années 70, il y avait un bouillonnement incroyable qui a mené à la Loi sur les services en français », rappelle Rolande Smith. « Tous ceux qui étaient à l’origine de ça, il faut les capter maintenant. »
Le balado Les voix franco-torontoises est disponible sur plusieurs plateformes, les détails sont sur le site internet de la Société d’histoire de Toronto.