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Fabrice Peutot devant l'Académie de construction et d’architecture gouvernementale de Pridriprosk

L’étonnante francophonie en Ukraine

Temps de lecture : 5 minutes

Saviez-vous que le français est la troisième langue étrangère la plus parlée en Ukraine avec près de 250 000 locuteurs ? En cette Journée internationale de la Francophonie, ONFR+ vous raconte l’histoire et l’actualité du fait français ukrainien. Une épopée de plusieurs siècles.

« Il y a toujours eu des Français en Ukraine ! », lance l’ancien directeur du Centre français à Lviv, Cyril Horiszny.

En entrevue avec ONFR+, ce spécialiste de l’histoire franco-ukrainienne fait remonter l’origine du phénomène au 11e siècle avec la figure d’Anne de Kiev qui a été reine des Francs de 1051 à 1060 et a notamment donné naissance au roi Philippe 1er.

La relation entre la France et l’Ukraine se poursuit durant les siècles suivants, alors que des Français visitent la région temporairement ou s’y établissent. « Il n’y a jamais eu un mouvement de Français qui allaient en Ukraine. Tout le monde y allait pour différentes raisons, c’était des cas isolés », explique M. Horiszny.

En 1648, la première carte de l’Ukraine est imprimée suite aux travaux de l’ingénieur français Guillaume Levasseur de Beauplan.

Senlis (Oise) - Statue de Anne de Kiev reine de France de … | Flickr
Statue d’Anne de Kiev à Senlis (France). Crédit image : Patrick (Flickr)

Il est à noter que le fait français en Ukraine ne se limite pas qu’à la présence des Français. Au 18e siècle, la France fascine bien au-delà de ses frontières et sa langue est populaire en Europe de l’Est.

Cyril Horiszny rappelle ici que « beaucoup de Polonais qui habitaient en Ukraine parlaient français à cette époque ». Une trace intéressante de cet héritage francophile est le journal La Gazette de Léopold. Fondé en 1776 à Lviv, ce journal de langue française est le plus ancien périodique publié sur le territoire de l’Ukraine.

Actuellement un des points chauds de la guerre, la ville portuaire d’Odessa a été développée par le Duc de Richelieu. Gouverneur de la région de la Nouvelle Russie et maire d’Odessa de 1803 à 1814, Armand-Emmanuel du Plessis de Richelieu demeure une figure culturellement très populaire en Ukraine pour avoir fait passer la municipalité de petit village à capitale provinciale.

Cet héritage va même plus loin, alors qu’Odessa est encore de nos jours jumelée à Marseille favorisant la mobilité et les échanges entre les deux villes.

« Odessa et Marseille sont liés par la culture, ce sont des villes portuaires, cosmopolites avec une population très mélangée, ouverte sur l’extérieur et sur le sud. La gouvernance du Duc a permis de structurer ces liens », explique Fabrice Peutot, attaché de coopération pour le français à l’ambassade de France en Ukraine de 2016 à 2020.

Par son théâtre, sa littérature ou encore sa musique, la France a durablement imprégné la société ukrainienne. À Kiev se trouve un buste de l’illustre écrivain Honoré de Balzac, inauguré en 2019. En effet, l’auteur du Père Goriot se rendait souvent en Ukraine entre 1833 et 1850 pour y retrouver son épouse Ewelina Hańska au château de Wierzchownia.

« Il y a un intérêt pour la langue et la culture française au sens général », affirme Fabrice Peutot. « Les Ukrainiens ont une tradition littéraire, de poésie, de littérature francophone. Ils vont avoir cet intérêt d’apprendre le français pour le théâtre, la littérature et la musique même si évidemment face au soft power des États-Unis la musique américaine est plus importante. »

Arrivé au 20e siècle, l’enseignement du français se poursuit en République socialiste soviétique d’Ukraine. « La langue française a été populaire à l’époque soviétique, car le Parti communiste français était assez important. Il y a eu beaucoup d’échanges entre des villes communistes. Des enfants de France allaient en Ukraine soviétique et les enfants des écoles ukrainiennes pouvaient parler français avec eux », raconte Cyril Horiszny.

L’Ukraine et l’Organisation internationale de la Francophonie

La francophilie ukrainienne se poursuit au début du 21e siècle alors que le pays obtient, en 2006, le statut d’État observateur à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

« Quand l’Ukraine a demandé son adhésion à l’OIF, c’est venu d’un double mouvement d’universitaires et de diplomates voulant rapprocher le pays de l’espace francophone. La position d’observateur reste soft par rapport à la position des membres de plein droit qui ont des obligations importantes par rapport à la langue française », raconte Fabrice Peutot.

Ferry de Kerckhove, ancien « sherpa » du Canada à l’OIF . Gracieuseté

« À l’époque, quand j’étais au ministère des Affaires étrangères et que je m’occupais des questions de la francophonie, l’ambassadeur d’Ukraine était venu me voir pour demander l’entrée de l’Ukraine dans l’OIF et il m’a présenté sa demande entièrement en anglais ce qui était un peu gênant. Il m’a donné comme raison de son entrée dans la francophonie que les Ukrainiens aimaient bien la France. Je leur ai dit que c’était très mignon, mais que ce n’était pas le critère », se souvient l’ancien « sherpa » du Canada à l’OIF, Ferry de Kerckhove, en entrevue avec ONFR+.

Alors que le silence de la secrétaire générale de l’OIF, Louise Mushikiwabo, a été fortement critiqué au Canada, l’organisation a finalement adopté, le 16 mars, une résolution pour condamner l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

L’euromaïdan propulse le français

Bien que l’enseignement du français au niveau primaire a connu une régression depuis la fin de l’Union soviétique (11,5 % des élèves du primaire scolarisés en français en 1991, 4,5 % en 2019), l’apprentissage au secondaire a augmenté en particulier depuis 2013, année de l’euromaïdan.

« L’enseignement du français a monté en flèche à mesure que l’Ukraine espérait entrer dans l’Union européenne. L’amour du français a augmenté depuis le maïdan car l’Ukraine faisait tout pour se rapprocher à l’Europe », explique Ferry de Kerckhove.

« Avec la révolution ukrainienne, il y a eu un regard populaire qui s’est tourné vers l’Occident alors l’appétit pour les langues étrangères est devenu plus important. Maîtriser le français permet d’aller étudier à l’étranger comme en France, en Belgique, en Suisse ou au Canada », renchérit Fabrice Peutot.

Le bel avenir de la francophonie en Ukraine

Selon Cyril Horiszny, la progression du français en territoire ukrainien est intimement liée au développement économique. « Les entreprises françaises comme Beauchamp ont commencé à venir en Ukraine ce qui donne également envie aux Ukrainiens d’apprendre le français pour monter dans la hiérarchie », explique-t-il. « L’apprentissage du français ouvre des opportunités de travail. »

Cette dynamique donne lieu à des phénomènes comme à Obertyn, une région près de la Roumanie, où le français est parlé dans des villages entiers. « Tout le monde apprend le français, car il y a du travail saisonnier en France. Les gens y vont puis reviennent à Obertyn avec la maîtrise du français », raconte Fabrice Peutot.

Un nouveau facteur s’est récemment ajouté à la francophonie ukrainienne et c’est celui des étudiants étrangers. « Il y a beaucoup d’étudiants africains de l’Afrique francophone en Ukraine car les études sont d’un bon niveau, meilleures que dans leur pays, affirme Fabrice Peutot. Les étudiants marocains sont les deuxièmes en nombre pour les étudiants étrangers. »

Cette arrivée d’étudiants francophones a même poussé des universités ukrainiennes à développer des filières complètement ou partiellement en français. C’est notamment le cas à l’Académie de médecine de Dnipropetrovsk dont un département de soins dentaires est francophone.

Ainsi donc, le français continue son chemin de plusieurs siècles en Ukraine. Une aventure qui est loin d’être terminée et qui est célébrée chaque année à l’occasion de la Journée internationale de la Francophonie.

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