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Linda Cardinal, chercheuse franco-ontarienne engagée

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

OTTAWA – Ce lundi, la politologue et chercheuse en francophonie canadienne de l’Université d’Ottawa, Linda Cardinal, quittera son Alma mater pour un prêt d’un an à l’Université de l’Ontario français. Dans la tant souhaitée institution franco-ontarienne, elle sera chargée du développement de la recherche financée et de la recherche partenariale. ONFR+ a profité de cette occasion pour s’entretenir avec cette figure incontournable du milieu universitaire canadien-français.

« En quoi va consister votre travail, pendant un an, auprès de l’Université de l’Ontario français ?

Toute université a besoin d’avoir un plan stratégique en recherche. Je vais travailler là-dessus. L’Université de l’Ontario français aura de la recherche fondamentale, mais aussi de recherche collaborative afin de l’ancrer dans son milieu et qu’elle produise des connaissances pertinentes pour la francophonie ontarienne.

Qu’entendez-vous par « recherche collaborative » ?

Il s’agit de faire de la recherche par, pour et avec des partenaires, en définissant ensemble les questions étudiées. Dans tous les milieux se développe un savoir. Que ce soit dans le secteur privé, le secteur communautaire… L’idée est de rendre ce savoir concret et de ne pas enfermer l’université dans une tour d’ivoire. C’est comme ça, par exemple, qu’on a développé le concept de « lentille francophone » dans les programmes gouvernementaux.

Une telle recherche ne risque-t-elle pas de nuire à la liberté académique du chercheur ?

Nous ne sommes jamais complètement autonomes. Il y a toujours des critères, notamment dans les programmes de financement, et des règles. Ce qui est important, c’est que ces règles nous garantissent aussi un espace de liberté pour énoncer des choses qui ne plaisent pas toujours. Car dans le milieu minoritaire notamment, la critique n’est pas toujours bien vue et la discordance est souvent considérée comme problématique, ce qui crée le risque pour le chercheur d’être marginalisé.

Vous travaillez comme chercheuse en francophonie canadienne depuis de nombreuses années. Comment avez-vous géré cette réalité ?

Il faut apprendre à faire sa place, mais ce n’est pas facile. On doit aussi faire comprendre que ce n’est pas parce qu’on critique ou dit certaines choses qu’on ne croit pas dans l’avancement de la communauté. Notre travail, c’est de regarder une situation sous tous ses angles, même si ça ne fera pas toujours plaisir. Par exemple, quand la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada présente son projet de modernisation de la Loi sur les langues officielles en demandant d’en confier la mise en œuvre au Conseil du Trésor, on peut s’interroger de savoir si c’est réellement le meilleur endroit ? Des fois aussi, notre travail peut aider, même si nous ne sommes pas partisans.

Ce qui nous différencie aussi, c’est que nous n’avons pas le même sentiment d’urgence que les communautés. Cela dit, ça ne nous a pas empêchés de prendre la parole rapidement au moment de la disparition du Commissariat aux services en français et du report du projet de l’Université de l’Ontario français. Nous avons alors mis notre savoir au service de cette cause, car on sentait qu’il y avait une réelle injustice.

Quels sont les autres défis quand on est chercheur en milieu minoritaire ?

Quand on travaille sur les langues officielles ou sur la francophonie minoritaire, il faut toujours justifier son sujet ou ses objets de recherche. On remet en question la légitimité de notre travail. On nous demande pourquoi on s’intéresse au français, alors qu’il y a d’autres langues minoritaires au Canada… Ça prend de bons arguments de vente et ce n’est pas valorisé par les pairs. Comme chercheur en francophonie minoritaire, on doit être deux fois meilleurs et toujours utiliser les bons mots.

Quand on travaille sur les politiques économiques, à l’inverse, il n’y a pas besoin de démontrer que c’est important…

Est-ce que quand on est chercheur en francophonie minoritaire, il faut forcément être un peu militant ?  

C’est un débat qui revient constamment, mais on garde une distance. On cherche l’analyse scientifique, ce qui n’empêche pas d’avoir de la sympathie pour la cause.

Vous vous êtes investie dans le Mouvement pour une capitale du Canada officiellement bilingue (MOCOB). N’est-ce pas du militantisme ?

Disons que je suis assez vieille et que j’ai assez fait mes preuves en recherche pour me le permettre. C’est Jacques de Courville Nicol qui m’avait approchée et je ne pouvais pas lui dire non. C’était le 150e anniversaire de la Confédération canadienne, il y avait une réflexion à avoir…


« Parfois, le chercheur peut sentir le besoin de s’engager plus visiblement. »


De plus, le dossier était porté par un groupe et des institutions, dont l’Université d’Ottawa. Je n’étais donc pas mal à l’aise de m’investir, tout en étant capable de prendre une distance, notamment par rapport aux critiques des opposants à ce projet.

Est-ce difficile de garder une distance par rapport à sa communauté, pour vous qui êtes Franco-Ontarienne ?

Non. Je dirais même que je suis dans le meilleur des deux mondes. J’adore le milieu universitaire, les débats, le brassage d’idées…

Qu’est-ce que la recherche a apporté concrètement à la francophonie ?

Je pense que l’apport a été sur deux plans. Ça a d’abord permis de développer un réflexe de recherche dans la francophonie, en comprenant l’importance d’avoir de bonnes données. Ensuite, ça a permis de mieux formuler des questions ou des demandes en s’appuyant sur ces données.

Personnellement, je suis fière d’avoir apporté la francophonie dans le débat sur la recherche. Avant, parler des Franco-Ontariens lors d’un colloque, c’était comme parler des Martiens. Aujourd’hui, il y a une préoccupation pour les langues officielles dans ce genre d’événements. Ces questions ont gagné en crédibilité.

En vous intéressant à ces questions, n’avez-vous pas l’impression que les choses n’avancent pas et que les dossiers restent les mêmes ?

Depuis le début de ma chaire de recherche en 2004, je trouve au contraire qu’il y a du changement. Aujourd’hui, par exemple, on s’est habitué à avoir un plan d’action pour les langues officielles. Mais il faut aussi accepter que toutes ces questions ne soient jamais définitivement réglées. Il y aura toujours de nouveaux problèmes qui apparaîtront. Cela tient aussi au fait que notre fédéralisme fait des politiques linguistiques un compromis.

Linda Cardinal lors de son discours au Prix Bernard-Grandmaître, en 2017. Crédit image : Patrick Imbeau

D’un point de vue plus personnel, qu’est-ce qui vous a conduit à faire de la recherche en francophonie ?

Je suis comme Obélix, je suis tombée dans la potion magique quand j’étais petite ! (Elle rit) Les questions de justice sociale m’ont toujours intéressée. Comme étudiante, j’avais créé un groupe féministe. Je distribuais des dépliants…

Ça vient de mon environnement familial, des gens que j’ai rencontrés… Mes grands-parents ont vécu le Règlement 17, ils en parlaient beaucoup et ça m’a sensibilisée. Comme francophone, je voyais les inégalités sociales et culturelles. C’est la raison pour laquelle j’ai toujours cru en l’importance de l’accès à l’éducation et que j’encourage les gens à faire des études, car c’est la clé du succès et une voie d’émancipation.

Considérez-vous qu’être francophone et femme vous a rendu la tâche plus difficile dans le milieu universitaire ?

Disons que c’est peut-être pour ça que j’en ai fait trois fois plus ! J’ai souvent été la seule femme dans des groupes d’hommes. Pour se faire accepter, il faut alors parler plus fort, car notre parole est considérée moins crédible et qu’on est évalué plus sévèrement. Comme je réagis fortement à l’injustice, c’est aussi ce qui m’a donné envie de foncer.

Aujourd’hui, même s’il y a une volonté dans le milieu universitaire de faire changer les choses, il suffit de regarder les têtes dirigeantes des universités pour voir que ça évolue très lentement.

Linda Cardinal avec la ministre du Tourisme, des Langues officielles et de la Francophonie, Mélanie Joly. Crédit image : Bonnie Findley, Université d’Ottawa

Votre expertise vous a valu d’être approchée par plusieurs politiciens. N’est-ce pas un risque comme chercheur ?

C’est sûr qu’il faut faire attention de ne pas être instrumentalisé, mais c’est valorisant de donner des conseils à des ministres ou à des élus et de voir que certaines idées se rendent au plus haut niveau. Je ne suis pas naïve, je sais que comme chercheur on peut être utilisé. Mais je ne compte pas là-dessus pour faire avancer ma carrière. Si je peux faire avancer certains dossiers, comme lorsque j’ai parlé du Bureau de la traduction ou d’Ottawa bilingue dans le cadre de la modernisation de la Loi sur les langues officielles, et donner une résonnance hors des cercles universitaires à certains enjeux sur lesquels je travaille, ça me fait plaisir de contribuer.

Est-ce qu’une carrière politique vous a déjà intéressée ?

On me l’a proposé quand j’étais plus jeune, mais on a vite compris que ce n’était pas pour moi ! (Elle rit) Ma liberté est trop importante pour porter une ligne de parti. J’en serais incapable. Je suis une junkie de politique, mais notre système politique ne donne aucune marge de manœuvre aux élus hors des partis. J’admire mes collègues qui ont réussi à passer du milieu universitaire au milieu politique ! » 


LES DATES-CLÉS DE LINDA CARDINAL :

1959 : Naissance à Sainte-Anne-de-Prescott

1987 : Doctorat en sociologie, École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris (France)

2004 : Titulaire de la Chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques de l’Université d’Ottawa

2006 : Titulaire de la Chaire en études canadiennes de l’Université Sorbonne Nouvelle, Paris

2017 : Prix Bernard Grandmaître de l’Association des communautés francophones d’Ottawa

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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