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L’intelligence artificielle au service ou au détriment du bilinguisme ?

Temps de lecture : 3 minutes

GATINEAU – L’utilisation de l’intelligence artificielle sous la forme de traduction automatique pourrait permettre de mieux desservir les citoyens et de leur offrir, enfin, efficacement, des services dans la langue officielle de leur choix. Mais si les avantages existent, des mises en garde s’imposent, selon les experts.

En 2016, la nouvelle avait fait grand bruit. L’implémentation d’un outil de traduction automatisée au sein de la fonction publique fédérale avait fait les manchettes pour les nombreuses erreurs occasionnées.

« Mais il faut faire attention de ne pas utiliser un problème technique pour parler de tout un processus », juge Olliver Dyens, professeur au Département des littératures de langue française, de traduction et de création à l’Université McGill.

« Pour moi, tout ce qui est intelligence artificielle doit être vu comme un avantage. Ça permet de diminuer la quantité de travail répétitif et permet à l’être humain de faire preuve de plus de créativité, si bien évidemment elle est bien utilisée, car il ne faut pas que ça déresponsabilise. »

M. Dyens était l’un des trois panélistes qui se sont penchés sur la question de l’intelligence artificielle comme solution pour briser les barrières linguistiques au Canada. Cet échange avait lieu dans le cadre de la conférence « Officiellement 50 ans », organisée jusqu’à samedi à Gatineau pour marquer 50 ans de dualité linguistique et d’éducation au Canada.

De gauche à droite, les panélistes Ollivier Dyens, Lynne Bowker, Jack Jedwab et le modérateur du panel, Rob Cassidy. Crédit image : Benjamin Vachet

« Il faut être capable de gérer ces outils et pas l’inverse. Si on n’a pas un plan, ça peut nuire au lieu d’être un avantage », estime le président et directeur général de l’Association d’études canadiennes, Jack Jedwab.

Un risque pour les francophones

Car pour la professeure à l’École de traduction et d’interprétation de l’Université d’Ottawa, Lynne Bowker les risques existent, notamment pour les francophones.

« Actuellement, le grand problème, c’est un problème de perception, mais aussi d’équité. Il faut éviter la situation où une partie de la population à l’impression d’être des citoyens de deuxième classe, car elle reçoit toujours la traduction automatique qui n’est pas aussi bonne qu’une traduction professionnelle. Malheureusement, dans beaucoup de situations, ce sont les francophones qui reçoivent ces traductions et si on fait les coins ronds, qu’on ne les fait pas réviser par un professionnel, ça n’envoie pas le bon message. Parfois, ce n’est pas parce qu’elle ne comprend pas l’anglais que la communauté francophone au Canada demande une traduction, c’est une question d’équité et de respect. »

De meilleurs services en français ?

En 2019, la présidente du Conseil du Trésor et ministre du Gouvernement numérique, Jane Philpott avait lancé une directive pour guider les ministères dans leur utilisation de l’intelligence artificielle afin d’améliorer les services offerts aux Canadiens, et ce, dans plusieurs langues.

Bien encadrée, l’utilisation des outils nés de l’intelligence artificielle pourrait s’avérer profitable, estime M. Dyens.

« La majorité des demandes pour des services se regroupe autour de 50 à 100 questions qu’on connaît. Il serait beaucoup plus efficace d’avoir des systèmes automatiques qui répondent à ces questions-là. Les citoyens auraient des services plus rapidement et les questions plus difficiles seraient renvoyées à des êtres humains qui pourraient alors se concentrer là-dessus, en étant libérés de répondre aux mêmes questions répétitives et pourraient ainsi offrir de meilleurs services. »


« Ça va énormément servir la population canadienne » – Ollivier Dyens, professeur Université McGill


Mme Bowker abonde dans le même sens.

« Dans un sens, ça élargit l’offre de traduction. Je pense par exemple aux Fransaskois : est-ce que le gouvernement de la Saskatchewan a un grand budget pour traduire ? L’intelligence artificielle pourrait permettre d’offrir plus de textes traduits, en utilisant l’outil de traduction puis en les révisant ensuite. Le coût et le temps seraient alors bien moindres. »

L’apprentissage d’une seconde langue inutile ?

Alors que le gouvernement du Canada a fait de la progression du bilinguisme un de ses objectifs, l’intelligence artificielle pourrait également nuire à cet objectif, note M. Jedwab.

« L’abondance des outils de traduction pourrait dissuader plusieurs personnes d’apprendre l’autre langue. Certains vont penser que la machine peut le faire pour eux. Le risque est là ! Ça pose des défis quant à l’avancement du bilinguisme. »

Ottawa devra donc revoir son approche de la promotion de l’apprentissage des deux langues officielles.

« Pour contrer ça, il faut faire comprendre que l’apprentissage d’une autre langue, c’est moins pour la communication que pour l’accès à une autre culture. Le gouvernement doit donc plus faire la promotion de l’apprentissage d’une autre culture, d’une autre façon de voir le monde, que d’insister sur la facilité d’avoir accès à un emploi en étant bilingue. »

Pour limiter le risque, M. Jedwab y va de son conseil.

« Je pense qu’il faut utiliser ces outils dans nos écoles afin d’améliorer la façon dont l’apprentissage se fait, d’autant qu’ultimement, les gens vont utiliser ces outils. Il faut donc y familiariser nos jeunes et nos élèves et les encourager, après avoir par exemple terminé un programme de langue seconde, d’utiliser ces outils pour maintenir leur apprentissage. »

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