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Marie-Pierre Proulx, faire triompher l’art à Sudbury

Temps de lecture : 7 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

SUDBURY – L’épidémie de coronavirus a plongé le monde dans l’inquiétude. En Ontario, les artistes s’interrogent… Cette Rencontre ONFR+ avec Marie-Pierre Proulx, directrice artistique du Théâtre du Nouvel-Ontario (TNO), on la souhaitait depuis longtemps. Le contexte n’est pas très favorable. Dans ces conditions, les questions sont teintées par la crise sanitaire et l’éventuelle conséquence pour son organisme. Deux choses émergent des réponses : le besoin de solidarité, et ne pas baisser les bras.

 « Depuis quelques jours, l’inquiétude domine un peu partout en raison du coronavirus. Comment va le moral pour vous et pour l’équipe du TNO ?

En fait, le moral va bien. Au sein de nos artistes et nos équipes, on voit des grands élans de solidarité, même si nous avons le cœur gros de voir des projets annulés et reportés, tant on s’investit corps et âme. On se rend bien compte que la situation dépasse le contrôle que nous avons sur les choses. Comme organisme, on a le souci de veiller au bien-être de nos artistes, on continue, on modifie nos façons de faire

Comment pouvez-vous les modifier ?

On travaille en télétravail. Les activités sont toutes suspendues pour le moment, mais quelques-unes restent en programmation. On attend de voir comment les choses évoluent. Ça change tellement rapidement, même si nous faisons des plans B, C ou D. Il faut une forte adaptation de tous les membres.

Au cours des derniers mois, nous avions fait la première partie de la pièce Jack. Là, on entamait une deuxième vague en Ontario, laquelle devait se terminer en Saskatchewan. Nous avons dû annuler les huit dernières représentations. On regarde si on va pouvoir les reporter pour la prochaine saison. Encore une fois, il y a beaucoup de flou. L’agenda pour les saisons prochaines est déjà bien rempli.

On voit beaucoup de chanteurs franco-ontariens qui ont recours à des spectacles en live sur Facebook. Est-ce que c’est quelque chose que vous explorez ?

C’est certainement de l’exploration possible. On a vu que Radio-Canada vient de diffuser sur ICI Première, Mademoiselle Julie. C’est un peu comme un retour du radio-théâtre. Dans tous les moments de contraintes, on est amené à des grandes vagues de créativité !

Pour l’instant, nous n’avons pas de projet concret, ou presque. (Hésitation). Nous avons toute une série de capsules audio préparées par ma collègue France Huot, sur la pièce Le Club des éphémères, pour savoir ce qu’il y a en arrière-fond de cette pièce. Cela passe par exemple par des capsules de deux ou trois minutes qui sont des rencontres avec les créateurs du spectacle.

Est-ce qu’il y a une inquiétude financière pour le TNO ?

On est à faire des révisions budgétaire, à calculer l’impact. La situation de l’économie provinciale et mondiale va avoir un impact sur l’attrait des salles de spectacles ! Mais je sens quand même un élan de solidarité. Je pense par exemple au mouvement « billet solidaire » [Les citoyens refusent d’être remboursés malgré l’annulation des spectacles]. Ces impacts financiers sur le long terme sont encore trop tôt pour être prédits. Les bailleurs de fonds ont réagi très promptement. Les artistes en pige sont les plus touchés. Il y a tout une chaîne de solidarité qui va devoir se faire.

France Huot et Jean-Marc Dalpé incarnent leurs rôles dans la pièce Jack, signée par Marie-Pierre Proulx. Archive ONFR+.

Autre coup dur pour les francophones de Sudbury, l’annulation de la Brunante et de la Nuit sur l’étang, prévues respectivement le 27 et 28 mars. Comment voyez-vous cela ?

C’est sûr que c’est un coup dur, mais il ne faut pas oublier que la Nuit émergente a été aussi annulée. On vient d’apprendre aussi l’annulation du Salon du livre de Sudbury. Tout cela, ce sont des projets rassembleurs. Dans tous les cas, on va avoir des nouvelles moutures de ces activités. Les artistes demeurent animés, c’est partout pareil. Il y a ce sentiment qu’on est tous dans le même bateau. Ce n’est que partie remise ! Il faut accepter la situation !

Pour clore le chapitre sur la crise sanitaire, on a vu très peu de cas de la COVID-19 dans le Nord de la province pour le moment. Est-ce que cela rassure ?

Les gens ont pris la situation très au sérieux. Il y a deux cas à date qui semblent quand même en isolation. À Toronto, l’image des rues désertes est marquante, mais de notre côté à Sudbury, je dirais qu’il y a surtout une solidarité et beaucoup de respect étrangement. Toute la communauté est ensemble !

Parlez-nous un peu de vous. Tout a démarré à Hearst, là où vous avez grandi. Pourquoi avoir choisi le théâtre ?

Je viens d’une famille très active sur les arts, et j’ai commencé à faire ça au niveau de la troupe locale à l’adolescence. De fil en aiguille, j’ai fait des études de littérature, avec un cours de théâtre. C’est là que j’ai plongé !

Au terme du baccalauréat, je me suis mis à réfléchir au théâtre d’un point de vue plus théorique, notamment avec la poésie de Patrick Desbiens sur laquelle j’ai fait ma thèse de maîtrise.

Des fois, les choses sont comme une chaîne. À la fin de ma maîtrise, je suis entrée en relation avec le Théâtre de la Vieille 17, où j’ai rencontré Esther Beauchemin, un peu par hasard. Je venais d’assister à un de leur spectacle L’Homme invisible/The Invisible Man. Je suis allée la voir pour récupérer une captation vidéo du spectacle. On a beaucoup discuté. La semaine même, je commençais comme chargée de projet, puis par la suite je suis devenue ajointe à la direction.

En 2017, vous avez choisi le défi de revenir dans le Nord à Sudbury en acceptant le poste de directrice artistique du Théâtre du Nouvel-Ontario. Pourquoi ce choix ?

D’abord, Sudbury comme communauté culturelle, c’est un lieu hyper effervescent. Et puis pour moi, c’était peu le mythe de cette vitalité culturelle du théâtre francophone. Je voulais participer un prochain chapitre. D’un point de vue plus personnel, j’ai toujours été un peu touche-à-tout, j’ai senti que la direction artistique, je pouvais mettre à profit mon expérience. Évidemment, j’adhérais au mandat du TNO très centré sur la dramaturgie franco-ontarienne. Ça rejoignait mes envies et mes valeurs.

Vous déclariez à votre entrée en fonction vouloir que ce théâtre soit plus proche de la communauté. Pensez-vous avoir réussi ?

On a mené certains projets dans ce sens, comme Plein la Gueule qui a mis sur scène 15 d’artistes de la région, et 15 citoyens. Par ailleurs, plusieurs artistes se sont tournés vers moi pour avoir des projets de façon autonome. C’est important de continuer à travailler avec les artistes, je dirais même nourrir les artistes qui ont choisi de s’établir ici.

Avez-vous d’autres objectifs dans votre approche du théâtre ?

Un autre truc, c’est que le TNO puisse être un carrefour de rencontres, entre générations. J’essaye de mettre ça en place par exemple avec la rencontre dans la pièce Jack de Jean-Marc Dalpé et France Huot. Dans Le Club des éphémères, les cinq femmes d’âge mur sont dirigées par Dillon Orr, un jeune metteur en scène. Nous privilégions des rencontres entre des artistes qui n’ont pas nécessairement travaillé ensemble.

On a des artistes qui œuvrent depuis les années 70, on ne peut pas les oublier. De 2010 à maintenant, l’émergence est vraiment valorisée. Il faut réunir ces générations !

En 2018, vous aviez pour la première fois écrit une pièce de théâtre, Jack, dont on parlait précédemment. Quelle place occupe l’écriture dans votre vie ?

La fiction a toujours été un refuge. Je me suis mise à écrire très rapidement, ça a toujours été une manière de mettre en forme mon imagination pour passer les étapes de la vie. J’ai toujours eu cet appétit pour inventer et raconter des histoires !

Avez-vous des modèles artistiques ?

Oui ! La découverte de la plume de Patrice Desbiens a été un grand moment. Je me retrouvais énormément dans sa façon de nommer le quotidien ! Il y aussi les classiques, comme les Dalpé, ou Michel Ouellette, qui ont façonné le milieu de la dramaturgie. Dans les auteurs récents, j’aime beaucoup David Paquet ou Rébecca Déraspe, leur façon de voir le monde de manière colorée, un peu absurde, mais en même temps, on trouve tout le temps chez eux la possibilité d’une plume accessible pour le lecteur !

Image représentant la future Place des arts de Sudbury. Gracieuseté

On sait que les travaux de la Place des Arts de Sudbury, laquelle doit regrouper les organismes artistiques francophones de Sudbury sous un même toit, ont débuté. Comment voyez-vous ce projet ?

J’ai eu la chance d’être impliquée dans le projet dès mon arrivée à Sudbury. J’ai les deux mains dedans avec les collègues des autres organismes. Porté par la communauté culturelle pour se créer une maison pour toute la communauté francophone, ça va devenir une possibilité de dynamiser le centre-ville. C’est vraiment un projet exigeant et excitant !

Qu’est-ce que ça va changer concrètement pour le TNO qui est situé rappelons-le directement dans l’enceinte du Collège Boréal ?

En premier lieu, on va avoir accès à une salle plus grande. Au niveau technique, notre salle actuelle ne nous offre pas un très grand plateau. On va avoir deux salles, l’une pour le théâtre intime, et une grande salle.

L’autre chose très intéressante, ça sera de collaborer avec nos collègues, pour du folklore, de la musique. Nous allons mettre en commun nos ressources. Ça va permettre d’aller prendre une bouchée, ou boire un verre avant. A Boréal, on est un peu décentré par rapport au centre-ville. Nous allons apprendre à cohabiter les sept organismes ensemble sur un même toit. La cohabitation, je vois cela de bon augure.

On parle de travaux terminés à la fin 2020. Comptez-vous prendre immédiatement possession des lieux ?

On veut se donner le temps pour s’installer. Ça va être quand même un grand projet. Nous visons plutôt le début notre saison là-bas pour l’automne 2021 !

Avez-vous la volonté de rester pour un bon bout de temps à la direction artistique du TNO ?

Oui ! J’en suis à ma troisième saison, mais je ne fais simplement que commencer mon travail ! Avec mon compagnon, Antoine Côté Legault, on s’est rapidement acheté une maison. On part pour rester ici pour la vie ! »


LES DATES-CLÉS DE MARIE-PIERRE PROULX :

1987 : Naissance à Timmins

2005 : Arrivée à Ottawa. Commence ses études à l’Université d’Ottawa.

2011 : Commence à travailler pour le Théâtre de la Vieille 17

2017 : Devient directrice artistique du Théâtre du Nouvel-Ontario (TNO)

2018 : Sa première pièce écrite Jack est présentée par le TNO 

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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