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Mehdi Cayenne, réunir l’un et l’autre par la musique

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

OTTAWA – Allumé, pertinent, volubile, voire même trop volubile. ll faut beaucoup de concentration pour suivre Mehdi Cayenne dans la demi-heure d’entrevue accordée en marge du 44e Festival franco-ontarien. Mais l’artiste l’affirme : le soir, il porte des pantoufles et se lève tôt le matin pour être le plus professionnel possible. Loin en somme de l’image déjantée qu’il véhicule. Vérifications. 

« Ce soir, vous montez sur la scène pour la dernière journée du Festival franco-ontarien. Est-que ce festival est spécial pour vous ?

Il représente l’audace de la vision de la firme Simoncic [la firme qui organise l’événement]. C’est un rendez-vous de la famille artistique franco-ontarienne, même si c’est un peu racoleur de le dire ainsi. Le Festival est un mélange de l’audace et avec la présence de l’auditoire, on célèbre les multiples aspects… La gang est cool !

Venez-vous toutes les années ?

Toutes les années où l’on m’invite ! J’ai dû venir quatre ou cinq fois, je ne me rappelle pas !

Vous souvenez-vous de votre première fois ici ? Aviez-vous le trac ? 

Oui, c’était avec les membres du concours Ontario pop, en 2005. Je me souviens difficilement, mais dire que le trac s’arrête quand on a plus d’expérience, ce n’est pas nécessairement vrai ! J’étais autodidacte, ce sont des circonstances qui te dépassent… On a plus le trac quand on est conscient de ce que l’on fait ! Avant, j’étais juste moins là !

Quand on vous voit sur scène, on se dit que vous n’avez jamais peur et jamais le trac du tout…

Et pourtant si, toujours, même aujourd’hui dans une école primaire. Mais le besoin de tension intérieure pousse à se dépasser. C’est la différence avec un ordinateur. L’humain a la capacité de surmonter ses limites, de prendre des risques, d’être un funambule. La tension intérieure ne veut pas dire que l’on a le trac, c’est le désir de vouloir bien faire. Avec le temps, il devient délicieux d’y faire face…

En 2016, en France, j’ai fait les premières parties de Claudio Capéo devant le Zenith de 4 000 places. De faire face à ce potentiel de peur, en souriant, il y a quelque chose de grisant.

Medhi Cayenne lors du Gala Trille Or 2019. Crédit image : Stéphane Bédard

La scène est quand même votre domaine, on peut le dire ?

La scène est un espace sacré de partage d’énergie. J’y suis très à l’aise, pas parce que je crois en moi, mais parce qu’on devient tributaire et récipiendaire d’une énergie qui n’est pas la nôtre. On vit une sorte d’absolution. On trouve des parallèles dans la Bible. Elvis Presley, même au temps de sa déchéance, arrivait à atteindre cette transcendance.

Je vous rassure cependant, je suis extrêmement stable psychologiquement. Mais quoi de plus inquiétant que quelqu’un qui dit qu’il n’est pas fou (Rires).

Revenons au Festival franco-ontarien, qu’allez-vous chanter ce soir ?

Il y aura deux chansons de mon nouvel album Radio Batata. Pour une fois, je vais pouvoir juste chanter et ne pas faire de la guitare. Je vais aussi chanter une chanson de Diane Dufresne.

Après 15 ans de carrière, vous avez encore l’inspiration ?

(Surpris) J’ai vraiment 15 ans de carrière ? Disons que j’ai vraiment trop de stock, trop de tounes enregistrées, donc pas problèmes d’inspiration. Au contraire, j’ai la sensation de gratter encore la surface. Je suis tout le temps en feu, je n’en fais pas autant que je voudrais !

Et donc la nuit, vous dormez bien ?

Oui, je suis assez plate. J’écris des tounes, je rentre chez nous, je suis en pantoufles… Je dors bien !

Honnêtement, est-ce qu’on arrive à vivre de la musique quand on est artiste franco-ontarien ?

J’aimerais dire que je gagne ma vie avec l’Ontario français, mais ce n’est pas vrai ! Je ne suis pas si engagé, les diffuseurs ne savent pas où me classer. Le poète Jean Cocteau disait – et je le paraphrase – que c’est un défaut, la polyvalence, mais quand on meurt, on nous reconnaît pour cette qualité. Je ne suis pas booké à l’année longue en Ontario français !

Pensez-vous que vous n’êtes pas assez considéré en Ontario français ?

Non, je ne dis pas cela ! Le dire signifie que ça me serait dû. Je me bats pour ma croûte, pour avancer comme tout le monde. Pour le reste, c’est circonstanciel. Dans le business, parfois t’es hot, d’autres fois, t’es pas hot !

Vous êtes, rappelons-le, d’origine algérienne. Vous êtes arrivé très jeune au Canada. Avez-vous suivi les événements politiques dans votre pays, et suivrez-vous les élections présidentielles qui auront lieu prochainement ?

J’ai vu quelque chose d’extraordinaire dans les manifestations contre l’ex-président Abdelaziz Bouteflika [ce dernier a démissionné le 2 avril en raison entre autres des manifestations]. Les gens de la génération de mes parents ont été trahis par des généraux. Le fait que les manifs se soient déroulées sans violence, que les jeunes aient refusé les compromis avec les vieux squelettes de jadis, c’était extraordinaire !

Les révoltes des Printemps arabes ont été récupérées par des vieux tenants du pouvoir un peu partout. J’ai écrit une toune en arabe par rapport à cela… En Algérie, il y a une chaîne de généraux qui ne veulent pas voir les choses en face. Il n’y a qu’à voir la population qui a moins de 18 ans et les gens au chômage pour se rendre compte que les choses changent !

Vous retournez parfois en Algérie ?

Pas depuis que je suis enfant. Mais j’ai fait une demande de subvention au sujet d’une recherche sur la musique arabe. Si c’est accepté, cela me permettrait de retourner en Algérie prochainement.

On suppose que la culture algérienne est donc très présente dans votre quotidien…

Bien sûr, n’écoutez-vous pas mes chansons ? C’est une question de langage et de valeurs. Je viens d’une famille extrêmement progressiste. C’est une grosse partie de mon héritage. Quand on est né ailleurs, on est d’ici et de là-bas, et j’habite ce paradoxe. Ça a mis du temps à me réconcilier avec moi-même !

La question à savoir si vous vous sentez algérien, franco-ontarien ou canadien vous ennuie t-elle ?

Disons que ça revient à dire si je suis plus l’un ou l’autre, alors que je suis plutôt l’un et l’autre. Je ne suis aucun des deux individuellement.

Le terme de francophonie plurielle vous plaît-il ?

Je ne comprends pas Andrew Scheer, le Front national et les autres imbéciles qui n’aiment pas la pluralité ! Le Canada a toujours été pluriel. Cette pluralité se reflète aussi avec les Premières Nations !

Impossible de ne pas évoquer avec vous la crise linguistique qui a marqué l’automne dernier. Comment avez-vous vécu cet événement ? 

Ce fut positif qu’il y ait eu un éveil. Beaucoup de gens ont pu prendre conscience au Québec de l’existence des francophones hors Québec. Toutes les luttes rejoignent celle de la diaspora de l’exclusion, de défense des autochtones, de la Terre. Les combats doivent se joindre et s’ajouter au sein de la défense de la francophonie en Ontario.

Mehdi Cayenne en concert. Source : Facebook

Diriez-vous que vous avez évolué en 15 ans de carrière ?

Mon amour de la chose s’est approfondi, le reste ce sont des trucs de vie (Il réfléchit). Il faudrait que je pense à comment j’étais quand j’ai commencé. Ça fait dix ans que j’écris des tounes, que je fais des shows, dix ans que je suis dans le milieu pro, c’est dur à synthétiser. Je n’ai pas tellement l’impression d’avoir changé (Il réfléchit encore). Je ne passe pas tellement de temps à regarder en arrière, le gros de mon œuvre est devant !

Est-ce que vous envisagez un jour une autre carrière que la musique ?

Des trucs que j’envisage, c’est des excroissances de ce même acte actif (sic). Je ne considère pas un changement de carrière. Je ne vois rien d’autre que l’art, l’écriture, le jeu en musique. D’autres trucs que je fais, comme le montage vidéo, c’est toujours le même esprit artistique et de créativité.

Comment vous voyez-vous dans dix ans ?

Le baromètre premier de ma vie est plutôt créatif. J’aimerais accomplir d’autres réalisations artistiques, faire mon métier, et comme tout le monde, je souhaite des gens qui tripent la-dessus. En même temps, de ce marathon qu’est ma vie, la route est encore longue. Just keeps on keeping on, comme disait Bob Dylan. »


LES DATES CLÉS DE MEHDI CAYENNE :

1987 : Naissance à Alger (Algérie)

1989 : Arrivée au Canada, à Montréal

2003 : Déménage à Ottawa

2011 : Premier album Luminata

2017 : 11 fois nominé au Gala Trille Or, reçoit trois récompenses.

2019 : 4e album Radio Batata 

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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