Mettre des mots sur les maux : des ateliers pour les francophones de Niagara
WELLAND – Créer un espace pour écrire, respirer, échanger et se reconnecter à soi-même. C’est l’objectif que poursuit l’autrice Mélina Seymour avec les nouveaux ateliers de « littérapie » qu’elle lance cet été à Welland. Une initiative portée par les récentes Éditions Largent, une maison d’édition francophone qu’elle a fondée en mai dernier afin de mettre en lumière les récits de vie, particulièrement ceux des femmes et des personnes issues de l’immigration.
Originaire de la Guadeloupe, installée au Canada depuis une dizaine d’années et désormais résidente de l’Ontario, Mélina Seymour est autrice de neuf ouvrages et s’apprête à publier son dixième livre. Pour elle, l’écriture a toujours été bien plus qu’un simple exercice littéraire.
« J’écris depuis 2016 et à travers mes livres, je raconte les rencontres, les parcours migratoires, les politiques publiques qui peuvent aider les jeunes et les réalités des femmes, explique-t-elle. Je voulais aussi créer un espace pour que les gens puissent raconter leur propre histoire. »
Une maison d’édition née d’un hommage
Les Éditions Largent ont vu le jour en mai 2026, un mois particulièrement symbolique pour leur fondatrice. Le nom de la maison est directement inspiré du nom de famille de sa mère, à qui elle souhaitait rendre hommage.
« C’était une façon de célébrer les femmes, mes dix années d’écriture, mais aussi de laisser une place aux récits qui ne trouvent pas toujours leur chemin dans l’édition traditionnelle », souligne-t-elle.
Sans être exclusivement consacrée aux femmes, la maison d’édition accorde une attention particulière aux voix féminines et aux parcours de personnes ayant connu l’immigration, l’exil ou les transitions de vie.
La « littérapie », écrire pour mieux se reconstruire
Au cœur de cette démarche se trouve un terme inventé par l’autrice elle-même : la « littérapie ».
« Le mot n’existe pas vraiment, je l’ai inventé, admet-elle en souriant. L’idée, c’est que mettre des mots sur les maux fait du bien. »
Pour Mélina Seymour, cette pratique s’inspire directement de son propre parcours. Marquée par plusieurs épreuves personnelles, dont le décès brutal de son conjoint il y a deux ans, elle explique avoir trouvé dans l’écriture un moyen de traverser les moments difficiles.
« Écrire libère quelque chose. On dépose sur le papier ce qui nous habite et cela permet de prendre du recul sur ce que l’on vit. »
L’objectif des ateliers n’est toutefois pas de se concentrer uniquement sur les blessures ou les difficultés.
« Ce qui m’intéresse, c’est aussi de faire ressortir la résilience. Comment on s’est relevé, quelles forces on a découvertes en soi et comment ces expériences peuvent inspirer d’autres personnes. »
À l’heure où les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle multiplient les récits parfois fabriqués ou idéalisés, l’autrice souhaite remettre au centre les histoires vécues et les témoignages authentiques.
« Il y a de vraies personnes qui vivent de vraies choses et qui peuvent partager leur expérience avec les autres », résume-t-elle.
Un espace ouvert à tous
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, aucun niveau d’écriture n’est requis pour participer.
« Tout le monde est le bienvenu », insiste l’autrice. « Il n’y a pas besoin d’être écrivain ou d’avoir déjà rédigé quoi que ce soit. On vient simplement avec son histoire et ses mots. »
Les ateliers s’adressent autant aux hommes qu’aux femmes, aux nouveaux arrivants qu’aux résidents de longue date. Les familles peuvent également participer, et les enfants disposeront d’un espace où ils pourront dessiner ou écrire à leur manière.
Cette ouverture répond à un besoin qu’elle observe régulièrement auprès des personnes qu’elle accompagne dans la région de Niagara, notamment celles qui traversent une période de transition professionnelle ou personnelle.
« Beaucoup de gens qui cherchent un emploi ou qui essaient de s’intégrer se sentent découragés. Cet atelier leur rappelle qu’ils ne sont pas seulement un numéro ou un CV. Ils ont une histoire, une voix et une contribution à apporter à la société. »
Écrire en français comme acte de résistance
Au-delà du mieux-être individuel, ces rencontres portent également une dimension linguistique et culturelle.
Dans une région où l’anglais domine largement, Mélina Seymour voit ces ateliers comme une façon de créer des espaces francophones où la langue peut pleinement s’exprimer.
« C’est une forme de résistance », affirme-t-elle. « Le Canada a deux langues officielles, mais on se laisse souvent entraîner vers l’anglais. Ici, on veut montrer qu’on peut exister, créer et raconter nos histoires en français. »
Selon elle, préserver ces lieux d’expression est essentiel pour assurer la vitalité de la francophonie ontarienne et permettre aux nouveaux arrivants francophones de trouver leur place dans leur communauté.
« Nous sommes fiers de notre langue et nous avons notre propre rapport au monde. Il faut pouvoir le raconter. »
Une première rencontre appelée à se répéter
La première séance aura lieu ce dimanche 7 juin à Welland. Pendant trois heures, les participants seront invités à mettre de côté téléphones et ordinateurs afin de se concentrer sur une feuille blanche et sur le récit qu’ils souhaitent partager.
L’exercice pourra prendre différentes formes : souvenirs, anecdotes, réflexions personnelles ou récits collectifs construits à partir des échanges du groupe.
« On peut partir d’une simple rencontre dans un abribus ou d’un souvenir marquant. L’important est de trouver ce qu’on a envie de déposer sur le papier », explique l’autrice.
Face à l’intérêt suscité par l’initiative, Mélina Seymour prévoit déjà d’autres rencontres au cours de l’été ainsi que des ateliers destinés aux enfants. L’objectif à long terme est d’offrir ce rendez-vous une fois par mois, avec des séances virtuelles durant l’hiver.
« Beaucoup de personnes me disent qu’elles ont toujours rêvé d’écrire sans jamais oser. J’aimerais leur montrer que leur histoire mérite d’être racontée. »