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Mois du patrimoine caribéen : une initiative peu connue des francophones

Temps de lecture : 5 minutes

OTTAWA – Cette année, le maire d’Ottawa a proclamé pour la première fois octobre comme étant le mois du patrimoine caribéen. La Ville répondait à une initiative lancée en 2018 par l’organisme Caribbean Women’s Society (CWS), pour reconnaître l’apport des Canadiens d’origine caribéenne dans l’Histoire.

Dans la capitale, c’est la West Indian Youth Association of Ottawa (WIYAO), menée par sa présidente Jayeur Joseph, qui a fait les démarches auprès de la ville. Une proclamation du maire n’inclut pas d’implication future. Le mois du patrimoine caribéen est donc officiel, mais il revient au demandeur d’en organiser et promouvoir les activités.

On compte 800 000 Canadiens-Caribéens au pays, dont plus de la moitié vivent en Ontario, représentant 42 nationalités et six langues officielles.

La présidente de la WIYAO, Jayeur Joseph, et le maire d’Ottawa, Jim Watson, tenant la proclamation officielle du mois du patrimoine caribéen. Source : WIYAO

Le mouvement Caribbean Heritage Month Canada (CHMC) vise le mois d’octobre pour des raisons historiques et culturelles. Les changements à la Loi sur l’immigration et la mise en place du multiculturalisme, respectivement en octobre 1967 et 1971, ont créé des vagues d’immigration caribéenne. Les cultures créoles et latino-américaines, qui ont des liens directs avec les Caraïbes, sont également soulignées en octobre.

Pas de branche francophone

Même si le français fait partie des langues officielles dans les Caraïbes et au Canada, il ne semble pas y avoir de penchant francophone pour cette l’initiative. La plupart des membres de la communauté que nous avons joints, incluant le personnel de l’ambassade d’Haïti, n’avaient jamais entendu parler des revendications pour le mois du patrimoine caribéen. Pourtant, tous s’accordaient à souligner l’importance de reconnaître l’apport historique et culturel des communautés. Questionnée à ce sujet, Jayeur Joseph assure qu’elle est encore au début de sa démarche.

L’animatrice et journaliste Sabine Daniel souligne que l’historiographie canadienne est majoritairement anglophone. Les francophones étant déjà moins documentés, les immigrants francophones subissent donc une double invisibilisation.

« On vient d’une culture très orale. Quand tu arrives dans un pays, tu veux subvenir à tes besoins de base. Avoir un toit, être en sécurité, pouvoir manger, permettre à tes enfants de réussir. Alors c’est sûr que documenter nos réussites, c’est bien loin dans les priorités. »

Une idendité plurielle

Suzan Richards est une des rares francophones qui suit le mouvement de près, même si elle n’est pas directement impliquée. La propriétaire du Cultural Arts Studio d’Ottawa donne des ateliers dans les écoles avec l’organisme MASC (Multicultural Arts for Schools and Communities). Pour elle, il est important de partager la culture afro-antillaise 365 jours par année.

« Ce qui doit être célébré, c’est que même parmi les histoires de tristesse et de colonialisme, on a été capable de garder notre culture. [À cause l’Histoire coloniale,] on est tellement un mélange. (…) Par exemple, dans mon île de la Dominique, on retrouve de l’accordéon dans notre musique folklorique [mais] c’est mélangé aux tambours des peuples africains et kalinagos. »

Suzan Richards à son école de danse, The Cultural Arts Studio. Gracieuseté Suzan Richards

L’artiste ottavien LeFLOFRANCO vit aussi ce métissage constant. « Je ne sens pas qu’il y a des instants où je suis plus Haïtien que Franco-Ontarien. (…) Je me sens confortable d’être qui je suis et je pense que c’est un beau clin d’œil à notre pays. »

Sabine Daniel rappelle que l’histoire canadienne est aussi coloniale. « Le Canada a été conçu par des immigrants. Les Premières Nations sont ceux qui étaient sur ce territoire. Après, ce sont juste des vagues d’immigration, et il y a eu métissage de ces peuples-là, qui sont devenus des Canadiens. »

Dans les années 1960, l’oncle de Sabine Daniel faisait partie des intellectuels qui ont fui la dictature de François Duvalier. Ces exilés étaient donc médecins, enseignants, écrivains, etc. Francophones, ils se sont beaucoup installés au Québec. « Ce ne sont pas seulement des gens exceptionnels. Il y a aussi des gens de tous les jours », souligne la journaliste, pensant entre autres aux infirmières, qui sont encore nombreuses à être des femmes racisées.

Gracieuseté Sabine Daniel

Beaucoup de Caribéennes ont en effet immigré au Canada dans les domaines du «  prendre soin  »  : santé, éducation, etc. C’est un des sujets abordés dans Fort et libre, un balado bilingue d’Historica Canada. Dans le premier épisode, on explique le Programme de recrutement de domestiques antillaises. Cette politique, active de 1955 à 1967, a créé une vague d’immigration au Canada anglais.

L’animatrice francophone du balado, Josiane Blanc, déplore le manque de connaissances des Canadiens envers ces histoires. « L’idée, c’est que la série puisse voyager dans les écoles, parce qu’il y a un manque de représentation et d’histoire des communautés noires dans le système éducatif de l’ensemble du pays. »

Crédit image : Lucius Dechausay et Jeff Woodrow

Josiane Blanc ne connaissait pas le mouvement pour la reconnaissance d’un mois du patrimoine caribéen avant notre demande d’entrevue, mais dresse un parallèle avec d’autres initiatives plus établies comme le mois de l’Histoire des noirs en février.

« Je pense que ces initiatives sont nécessaires pour mettre de l’avant les éléments de l’Histoire qu’on connaît peu, qui ont été effacés (…) Par contre, l’idée, c’est qu’éventuellement ces histoires fassent partie de notre quotidien. (…) d’avoir des éléments qui nous permettent d’en connaître davantage toute l’année. »

De timides appuis

En 2019, deux projets de loi ont été déposés par des députés de l’opposition à l’Assemblée législative de l’Ontario. Le libéral Michael Coteau, aujourd’hui député fédéral, a déposé le projet de loi 134 visant à reconnaître le mois d’octobre comme le mois du patrimoine caribéen. Le projet de loi 139, de la néodémocrate Sara Singh, visait le mois d’août pour la même cause. Les deux sont restés coincés en première lecture.

En juin 2021, une pétition initiée par la fondatrice et présidente de la CWS, Camille Kerr, a été présentée à la Chambre des communes par le libéral Gary Anandasangaree. Ce dernier ayant été réélu, il reste à voir si la pétition signée par 537 personnes renaîtra dans la 44e législature, qui s’ouvrira le 22 novembre. 1547 personnes ont pour leur part signé une pétition sur le site change.org.

LeFLOFRANCO. Crédit image : Freshh Anderson

En attendant de voir l’évolution du dossier, les Canadiens sont invités à s’informer sur les histoires et cultures qui façonnent leur société. Comme le souligne LeFLOFRANCO : « L’avancement se fait dans l’échange. Continuez de poser des questions, d’avoir des discussions dans l’optique d’apprendre à connaître les réflexions ou le bagage culturel d’une personne ».

Jayeur Joseph continuera de porter sa cause pour garder vivante la culture des Caraïbes, qui lui tient à cœur particulièrement lorsqu’elle pense aux jeunes générations. « Je vais continuer de pousser, peu importe le temps que ça prendra. »

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