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Myrtha Lapierre, la doyenne de la communauté haïtienne

Originaire d’Haïti, Myrtha Lapierre, membre de l'Ordre de l'ontario. Gracieuseté

[LA RENCONTRE D’ONFR] 

OTTAWA – Originaire d’Haïti, Myrtha Lapierre a franchi un à un les obstacles de l’intégration pour devenir la première femme francophone noire à obtenir un diplôme en sciences infirmières de l’Université d’Ottawa. Son parcours lui a valu l’Ordre de l’Ontario, en février dernier.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

«Vous avez récemment été nommée à l’Ordre de l’Ontario, qui est la distinction la plus prestigieuse de la province. Qu’est-ce que cela représente pour vous?

Je ne m’y attendais pas! (Elle sourit) J’ai toujours fait ce que je considérais être la chose à faire. Quand je voyais quelqu’un qui avait besoin, je l’aidais. Je suis comme ça depuis toute jeune. Pour moi, c’est naturel.

Est-ce particulier de recevoir une telle reconnaissance d’un pays dans lequel on a immigré?

Je vis en Ontario depuis plus de 60 ans, donc c’est un grand honneur pour moi d’être reconnue par ma province pour mon implication auprès de la communauté haïtienne. Je suis fière d’avoir aidé trois générations d’infirmières noires francophones, dont beaucoup se sont ensuite épanouies pour devenir des participantes engagées dans la communauté.

La province souligne ainsi votre travail pour éliminer les obstacles pour les infirmières francophones noires au Canada. Qu’est-ce qui vous a encouragé à vous engager dans cette cause?

En tant qu’immigrante, j’ai très vite compris les défis auxquels les nouveaux immigrants sont confrontés, notamment pour étudier. Je les ai moi-même vécus!

Après mes études, j’ai exercé la profession d’infirmière pendant quelques années afin de maîtriser les pratiques canadiennes, puis je suis devenue enseignante en soins infirmiers au Collège Algonquin. Beaucoup d’étudiants venaient me voir, découragés, à cause de leurs notes. Ils craignaient d’échouer… Il était important de les aider à apprendre et à s’adapter aux coutumes, aux valeurs et aux façons d’interagir et de communiquer canadiennes.

Dans le même temps, j’ai également voulu sensibiliser les enseignants et le personnel hospitalier pour qu’ils comprennent mieux les défis auxquels sont confrontés les étudiants étrangers et les nouveaux arrivants.

Vous êtes originaire d’Haïti, qu’est-ce qui vous avez conduit à vous installer au Canada?

Ma mère voulait que j’aille étudier au Canada, pour ensuite retourner en Haïti comme sage-femme. Mais il s’est avéré qu’il n’y avait pas de cours de sage-femme au Canada. Il y en avait seulement en Angleterre! Alors je suis finalement venue étudier les sciences infirmières ici. Et comme j’y ai rencontré mon mari, je ne suis finalement jamais repartie.

Crédit image: gracieuseté

Comment se sont passés vos premiers pas au Canada?

C’était une fierté pour moi d’étudier au Canada! Je n’avais jamais quitté la maison avant.

Je suis arrivée la veille de ma rentrée. Ce n’était pas facile. J’ai dû apprendre à comprendre le français canadien, ses expressions et l’accent…

Mais heureusement, rapidement, des étudiants m’ont prise sous leurs ailes, se sont occupés de moi et sont devenus mes amis. Le premier jour où il y a eu de la neige, j’avais une amie de chaque côté pour m’aider à marcher! (Elle rigole)

Comme j’étais pensionnaire, certains m’emmenaient dans leurs familles les fins de semaine. Nous étions dans de petits villages, dans les années 50 et beaucoup n’avaient jamais vu une personne noire auparavant. Quand on allait à l’église, les gens se retournaient en me voyant!

Au niveau de mes études, ce n’était pas facile non plus, car même si le programme était en français, les manuels étaient tous en anglais. J’ai donc dû les traduire, alors que je ne parlais pas vraiment cette langue.

Myrtha Lapierre et sa fille, Glenys Peters. Crédit image: Benjamin Vachet

Vous avez été la première francophone noire à obtenir un diplôme en sciences infirmières de l’Université d’Ottawa. Quels obstacles avez-vous dû surmonter pour y parvenir?

Toute ma vie, j’ai été une pionnière. J’étais notamment la première fille à fréquenter l’école secondaire dans ma ville haïtienne de Jérémie. J’ai aussi aidé ma mère à gérer ses affaires. Ces expériences m’ont donné une grande confiance et une attitude positive.

Il y a des professeurs qui pensaient qu’une noire était forcément inférieure. Alors je leur ai parlé. (Elle rigole) Et ça les a aidés.

J’ai travaillé dur pour m’acclimater et réussir, mais ma persévérance a payé et j’ai eu la chance de recevoir beaucoup de soutien.

Comment était l’accueil en ce temps-là pour une noire francophone dans un milieu professionnel où il y en avait si peu?

Grâce à mes diplômes en sciences infirmières, ça n’a pas été difficile de trouver un emploi, d’autant qu’il y avait beaucoup d’opportunités à ce moment-là.

Cependant, il est vrai que certains collègues ne m’ont jamais accepté en tant que partenaire égal. Mais je ne répondais pas.

Comment avez-vous fait pour surmonter les défis de l’intégration?

J’ai gardé un esprit ouvert et une attitude positive. J’essayais de résoudre les conflits et de voir les choses des deux côtés. Ça m’a permis de me rendre compte que l’attitude de certains n’a rien d’intentionnel ou de personnel. On peut dire que les obstacles m’ont fait devenir plus sage. J’étais venue au Canada pour devenir une sage-femme, j’ai fini par devenir une femme sage. Je me souviens notamment de cette collègue qui me faisait la vie dure. Un jour, elle a eu des problèmes personnels. Elle ne savait pas vers qui se tourner. Elle est venue vers moi. Elle connaissait mes qualités d’écoute. Je l’ai aidée et nous avons ensuite eu une meilleure relation de travail.

Pendant plus de 50 ans, vous avez aidé les nouveaux arrivants des Caraïbes à s’intégrer à la société canadienne. Qu’est-ce qui vous a motivé à le faire?

C’est l’accueil chaleureux que j’ai reçu qui a été la clé de mon succès, il me semblait donc normal de soutenir les autres à mon tour. J’ai aidé des milliers d’étudiants haïtiens et africains francophones, car j’ai toujours cru que les gens ont besoin de soutien pour atteindre leur plein potentiel.

Aujourd’hui, on m’appelle affectueusement «La doyenne de la communauté haïtienne en Ottawa» et ça me touche beaucoup.

Comment avez-vous fait pour les aider?

Je les ai encouragés, conseillés, notamment avec du mentorat ou en leur partageant mon réseau professionnel… Je leur ai appris à comprendre ce qu’on attendait d’eux. J’étais un modèle pour beaucoup, car j’avais vécu la même situation.

Je me souviens, par exemple, d’une de mes étudiantes qui venait du Guatemala et qui voulait devenir infirmière. Je l’ai encouragée à étudier dans le domaine, alors qu’elle ne pensait pas en être capable. À l’approche de l’examen final, elle paniquait et pensait abandonner. Elle avait un travail, deux jeunes enfants, une famille… Je l’ai donc aidée à se préparer et suis allée voir son mari pour lui dire que lui et les enfants devaient en faire plus à la maison pour qu’elle puisse se concentrer sur ses études. Aujourd’hui, elle est infirmière et son mari est venu me remercier, car ça leur a profité à tous.

Quels sont les défis encore aujourd’hui pour les personnes originaires de la communauté haïtienne?

Les choses se sont beaucoup améliorées. Nous vivons dans des communautés plus diverses et il y a beaucoup plus de services disponibles.

Cependant, la reconnaissance des diplômes des personnes venues de l’étranger pose encore problème. Beaucoup de professionnels en sciences infirmières doivent retourner aux études pour obtenir une équivalence canadienne.

Crédit image: Gracieuseté

En 2008, vous avez lancé le Fonds Myrtha Lapierre. En quoi cela consiste exactement?

J’ai recueilli des milliers de dollars pour créer une bourse offrant une aide financière de 1 000 dollars à celles et ceux qui étudient à l’École des sciences infirmières de l’Université d’Ottawa. Grâce à ce fonds, j’espère poursuivre ma mission auprès des Haïtiens et des immigrants francophones qui adoptent l’Ontario pour y faire leur vie.

Une de vos citations préférées est: «Donnez avec la main droite et vous recevrez avec la main gauche». Expliquez-moi ce qu’elle signifie pour vous?

Cela vient de ma religion. Certaines personnes m’ont donné et j’ai donné à d’autres. Ce n’est pas nécessaire de se souvenir de combien vous avez reçu, l’important c’est de penser à redonner aux personnes qui en ont besoin.

En terminant, si vous étiez à la place de Justin Trudeau, quelle serait votre première mesure pour les francophones?

Je leur dirais d’être fiers de leur héritage et de ne pas oublier de promouvoir leur culture.»

 


LES DATES-CLÉS DE MYRTHA LAPIERRE:

1936: Naissance au Cap Haïtien et enfance à Jérémie, en Haïti

1956: Arrivée au Canada

1959: Diplôme Soins de santé primaires pour infirmières et infirmiers praticiens à l’Université d’Ottawa

2006: La Ville d’Ottawa déclare le 25 octobre «Journée Myrtha Lapierre»

2008: Lance le Fonds Myrtha Lapierre à l’Université d’Ottawa

 

Chaque fin de semaine, #ONfr rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.