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Nadia Martins, chef de file des francophones de la région de York

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

Aurora, Markham, Newmarket, East Gwillimbury ou encore Vaughan, autant de villes voisines où sont dispersés des milliers de francophones. Leur donner une voix et porter leurs revendications, c’est le but de l’Association des francophones de la région de York (AFRY). Un défi auquel s’attèle depuis bientôt trois ans sa directrice générale, Nadia Martins. Rencontre avec la chef de file des plus de 17 000 francophones de la région de York.

«Pour commencer, l’AFRY célèbre cette année son 25e anniversaire. Ce n’est pas rien…

Oui, un 25e anniversaire représente un pas de maturité dans un organisme. Cela représente une reconnaissance, et quand on dit aux gens qu’on existe depuis 25 ans, ça allume des bougies dans leurs yeux. Ça démontre une stabilité, car quand on commence en tant qu’organisme, on ne sait jamais combien de temps on peut durer. Avant l’AFRY, trois ou quatre organismes avaient été dissous.

Et pourquoi donc l’AFRY a tenu par rapport aux autres?

De mon analyse, et de l’histoire racontée, c’est qu’il y avait comme un côté entrepreneur dans la fondation de l’AFRY. Auparavant, un organisme avait été créé pour la fondation de l’école Saint-Jean, mais il a été dissous une fois l’école faite.

Qu’entendez-vous par entrepreneur?

Le mot entrepreneur, c’est la façon de voir les choses, c’est-à-dire avoir de l’argent d’entreprises sociales. Pour l’AFRY, on parle d’un financement géré de façon entreprenariale. On ne fait pas un événement qui va te faire perdre de l’argent.

Depuis environ cinq ans, on parle beaucoup plus de l’AFRY qu’auparavant, pourquoi?

Il y a eu comme une effervescence, avec une communauté qui s’est rapprochée avec les entrepreneurs. L’AFRY ne fait pas seulement de la représentation politique comme les autres ACFO. Il y a sept ans, ça a commencé avec la mise en place de camps d’été. L’objectif, ce n’est pas de faire des millions de dollars, mais de répondre aux besoins de la communauté. On offre également depuis trois ans des garderies, et tout récemment un Centre de la famille et de la petite enfance à Markham.

A côté de cela, il y a tous les rassemblements, comme des formations, des présentations et aussi des rendez-vous annuels comme la Saint-Jean-Baptiste le 23 juin et «L’AFRY en fête!!» en septembre.

Quel est vraiment le territoire que dessert l’AFRY?

Il commence à l’avenue Steeles, puis va à Richmond Hill, Markham et jusqu’au Lac Simcoe. D’Est en Ouest, l’autoroute 48 est la limite de la région de Durham, qui est la limitation de la région de Peel. C’est donc très vaste. On se déplace un peu partout sur le territoire, c’est gros. Je peux être à Markham le matin, puis à East Gwillimbury l’après-midi!

Et cette francophonie dans la région de York, est-ce qu’elle change?

On voit qu’il y a beaucoup de migrations, je ne parle pas seulement d’immigration. Notre communauté est de plus en plus diverse, du fait, par exemple, du prix des loyers élevés à Toronto. Deux écoles secondaires francophones ont été construites dans les trois dernières années. Une troisième école secondaire se prépare à Vaughan.

Comment se déroule une journée à titre de directrice générale de l’AFRY?

Ça peut être juste tranquillement à écrire une demande de subvention ou une rencontre d’équipe pour clarifier des choses. Ça peut être une visite d’un service, une rencontre communautaire ou une rencontre avec une direction d’école afin de signer des contrats.

On pose habituellement la question, mais pourquoi cet intérêt dans votre cas pour la francophonie?

Quand j’étais à l’Université Laurentienne, je travaillais pour le festival de musique La Nuit sur l’étang, et c’est là que j’ai découvert la communauté francophone. Mon parcours m’a amené à travailler dans des organismes bilingues, puis j’ai découvert La Clé d’la Baie à Penetanguishene à partir de 2006.

J’ai tout fait à La Clé, que ce soient des programmes de prévention dans les écoles, de la supervision des centres de la petite enfance, gérer des équipes de garderie, la radio communautaire… C’est ce qui m’a aidé à grandir en tant que leader. J’ai fait beaucoup de formations par la suite pour chercher les éléments pour être leader.

Mais pourquoi avoir attendu l’implication à La Nuit sur l’étang pour avoir le déclic?

(Hésitations). J’étais très impliquée déjà lors de mon secondaire à Wawa, mais en fait je suis originaire du Québec [Nadia Martins est arrivée en Ontario à l’âge de 14 ans]. Je n’aime pas le dire, car il y a une perception que les Québécois comprennent moins bien la francophonie. Avant tout, je dois dire que je suis une fille du Nord, être minoritaire, c’est acquis et normal. D’une part, on juge très vite les gens de par leur provenance. Le Québec est une autre partie de ma vie vraiment. Des Félix Saint-Denis, j’ai grandi avec ça…

Nadia Martins au temps de son implication pour La Nuit sur l’étang. Source: Facebook Nadia Martins

J’étais une jeune adulte et je venais d’avoir mon baccalauréat en droit. On apprend à l’université à critiquer et analyser ce qu’on lit, mais j’avais besoin de savoir qui j’étais. Tous ces gens à La Nuit sur l’étang m’ont permis de voir que la francophonie n’était pas seulement la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO) et les gens de l’école. J’ai réalisé que la francophonie était très large. J’ai découvert la francophonie au-delà de ma région, de Wawa ou l’Université Laurentienne.

Est-ce que vos parents vous ont poussé dans cette voie?

Non, ce n’étaient pas des militants avec la grosse pancarte, mais ils avaient un côté rebelle. Peu importe à qui ils parlaient, il fallait parler en français (rires). Mon père refusait de parler en anglais, pourtant et assez paradoxalement, il nous a apporté en Ontario pour nous rendre bilingues.

Parlez-nous un peu de ce fameux 15 novembre 2018, le jour des compressions touchant les francophones, comment l’avez-vous appris?

Je ne me rappelle plus. À partir de cette journée-là, et jusqu’à après les manifestations, je crois que je ne dormais plus. En temps normal, ma journée de DG se termine à 18h, mais là à 22h ou 23h, j’étais encore sur les médias sociaux.

Financièrement, je ne peux pas dire que ces coupures nous ont touchés, mais c’était comme une trahison, car l’Université avait été promise avant les élections. Le gouvernement n’avait jamais parlé de la suppression du Commissariat. Je pense que dans une communauté minoritaire, on est tellement tissé serré, que ce genre de coupures deviennent lourdes et graves.

Que pensez-vous du mouvement La Résistance? Est-ce que ça va vite, pas assez vite?

Je pense que notre leader provincial, l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), nous guide dans ce cheminement. C’est sûr que des grosses manifestations, si tu en fais trop, après tu risques de perdre de l’impact… Tout le monde en voulait une autre, mais la stratégie de prendre une pause, en tenant la communauté au courant, est aussi importante.

Nadia Martins lors d’une conférence. Source: Facebook AFRY

Parmi les bons coups de l’AFRY au cours des derniers mois, il y a eu la désignation de Markham en vertu de la Loi sur les services en français qui a pris effet en juillet dernier. Comment sur le terrain peut-on vérifier que les services soient bien là?

On a décidé de faire énormément de promotion, éduquer la communauté. On ne veut pas être nécessairement les chiens de garde des ministères. On encourage les gens à nous laisser savoir s’ils voient des manques possibles.

Un moment, l’AFRY parlait aussi de pousser pour la désignation de Vaughan. Où en est le projet?

Ce qui arrive, c’est qu’il y a beaucoup d’incertitude dans les ministères, au niveau des finances, mais aussi des structures. Pour nous, pour l’instant, il faut plutôt appuyer tout ce qui a été fait pour Markham.

Donc, le projet de désignation de Vaughan est sur la glace?

(Hésitations). On peut le dire comme cela. On veut attendre une situation plus propice.

Seriez-vous favorable à ce que toute la province soit désignée en vertu de la Loi sur les services en français? Considérant que 80 % des francophones habitent dans une région désignée, cela réglerait des problèmes.

C’est sûr que c’est une situation idéale. Il faut aussi savoir que la désignation d’une municipalité à l’intérieur d’une région aide aussi les autres. Par exemple, le palais de justice de Markham est situé à Newmarket. On le dit, tout le monde peut avoir un service, sans avoir besoin d’avoir un code postal de Markham. C’est important pour toutes les régions de le savoir.»


LES DATES-CLÉS DE NADIA MARTINS:

1975: Naissance à Val-d’Or

1989: Arrivée en Ontario, près de Wawa

1995: Baccalauréat en droit à l’Université Laurentienne

2006: Commence à travailler à La Clé d’la Baie à Penetanguishene, le tout pendant sept ans

2016: Devient directrice générale de l’AFRY

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada

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