Une étude dans l’Est pour mesurer les contrecoups du retour au bureau des fonctionnaires fédéraux
CASSELMAN – Le coup d’envoi d’une série de consultations citoyennes en ligne a été donné ce mercredi afin de cartographier l’impact réel des politiques fédérales de retour au bureau sur les communautés rurales de l’Est ontarien. Menée de façon indépendante par le Change Makers Club of Canada (CMC), cette enquête qualitative veut mettre en lumière les impacts qui auraient été occultés par le Conseil du Trésor.
Depuis l’imposition de la formule hybride forçant les fonctionnaires fédéraux à revenir dans les bureaux du centre-ville d’Ottawa, les doléances se multiplient dans les municipalités périurbaines et rurales de la région.
C’est pour documenter scientifiquement ces impacts que le CMC a lancé le projet intitulé « Résilience locale et inclusion : Redéfinir l’équité rurale ».
Née d’une préoccupation partagée au sein des comtés de Prescott et Russell, cette étude indépendante cherche à chiffrer et qualifier ce que le retour au bureau signifie concrètement pour les familles, les commerces et le tissu social de la région.
L’objectif de l’étude du CMC, basée sur la méthode de la conception centrée sur l’humain (design thinking), est précisément de récolter des données neutres et indépendantes pour tester la viabilité de projets de centres régionaux au sein même de Prescott-Russell.
« Le but est de rapprocher l’utilisateur final et le décisionnaire politique », explique le secrétaire général du CMC, Eli Rose.

L’étude vise à entendre un large éventail de perspectives, incluant les fonctionnaires, parents, proches aidants et aînés.
« Nous voulons nous concentrer sur le fait de s’assurer que les résidents, les gens affectés, les entreprises, puissent faire entendre leur voix pour que les décideurs politiques en soient conscients », ajoute M. Rose.
Une situation injuste selon la mairesse
C’est la mairesse de Casselman, Geneviève Lajoie, qui a initié ce partenariat en soumettant les inquiétudes de ses citoyens au CMC afin de documenter les impacts de la directive fédérale sur sa région.
L’élue, qui a elle-même voyagé vers la capitale pendant 14 ans, dit savoir à quel point le quotidien des navetteurs est difficile, particulièrement en ce qui a trait aux frais de transport et de stationnement qu’elle qualifie d’extorsion de la part des compagnies privées. « Je trouve cette décision totalement inacceptable », tranche-t-elle.
Au-delà de l’économie, c’est la sécurité même des municipalités et leur vitalité qui préoccupent la mairesse. Plusieurs communautés de Prescott-Russell dépendent de services d’urgence et de pompiers bénévoles.
Or, le fait d’obliger les francophones de la région à faire de longues distances nuit à leur vie de famille et à leur capacité à s’impliquer localement selon cette dernière.

« Nous avons une composante démographique francophone tellement forte ici. Avoir des francophones qui font des allers-retours [vers Ottawa], cela va définitivement nuire à leur capacité de participer au bénévolat et aux groupes dont ils font partie. Ils n’auront plus cette énergie pour augmenter la vitalité de leur communauté », avertit-elle.
Des pertes de productivité de 10 000 $ par fonctionnaire
Du côté des gens d’affaires, la Chambre de commerce de Hawkesbury et région (CC-HR) – dont le territoire couvre Hawkesbury, Champlain, Hawkesbury-Est et s’étend jusqu’à La Nation – trace des constats financiers particulièrement rigoureux.
Si l’avantage du coût de la vie maintient l’attractivité résidentielle de la région, l’enjeu majeur réside dans le déplacement des habitudes de consommation. Une augmentation des trajets obligatoires vers Ottawa draine une partie des dépenses de semaine vers le centre urbain, au détriment des commerces de proximité.
Le président de la CC-HR, Carl Portelance, a d’ailleurs chiffré les contrecoups logistiques de cette directive pour les navetteurs de l’Est ontarien.
« Pour un fonctionnaire gagnant environ 80 000 $ par année, le retour au bureau représente entre 250 et 300 heures de plus sur la route annuellement. En appliquant une valeur horaire, c’est plus de 10 000 $ en temps non productif, sans compter les 2500 $ en frais de déplacement », calcule M. Portelance.

Cette réalité commence d’ailleurs à soulever des questions sur l’attractivité même de la fonction publique à long terme pour les résidents des milieux ruraux et périurbains.
« Sans remettre en question l’attractivité globale de ces emplois, cet élément vient réduire l’avantage relatif qu’ils représentaient pour les travailleurs établis en région », explique le président de la Chambre de commerce, comparant la situation avec les opportunités locales qui, « bien que parfois légèrement moins rémunérées, n’impliquent pas les mêmes contraintes de déplacement ».
Les suites d’une motion aux CUPR
Devant la situation, les autorités politiques de la région ont choisi de formaliser leurs revendications. Une motion avait d’ailleurs été présentée à la fin mars aux Comtés unis de Prescott et Russell (CUPR) afin de faire pression sur l’appareil fédéral.
Cette résolution officielle exigeait d’Ottawa qu’il explore des solutions de rechange régionales, comme la création de sites satellites ou de pôles de cotravail en dehors des grands centres urbains, tout en tenant compte de la géographie de l’Est ontarien.
À l’échelle locale, cette recherche de solutions spatiales trouve un écho direct à Casselman alors que la municipalité vient de déménager ses services vers la rue Industriel, libérant les locaux de la rue St-Jean qu’elle souhaite désormais mettre en location.
La mairesse Geneviève Lajoie envisage d’ailleurs ces espaces vacants comme une infrastructure potentielle pour matérialiser ces fameux pôles d’accueil. « On a des bureaux ici, à la municipalité. Pourquoi on ne pourrait pas les utiliser comme des hubs pour ces gens-là? », suggère l’élue.

« Si l’objectif est de favoriser une présence accrue au bureau, il pourrait être pertinent d’envisager une répartition plus stratégique des lieux de travail. Le développement de points de services ou de bureaux régionaux pourrait permettre de réduire les déplacements, de soutenir l’économie locale et d’améliorer l’accessibilité des services pour les citoyens de Prescott-Russell », estime de son côté M. Portelance.
Une option que l’étude indépendante du CMC souhaite justement valider sur le terrain, comme le confirme M. Rose : « En même temps, il y a un intérêt de tester, je suppose, le soutien pour des centres de travail régionaux. C’est quelque chose que nous ciblons spécifiquement. »
Un rapport à présenter au Conseil du Trésor
Si le Conseil des comtés unis n’a pas encore émis de directive finale, la motion avait officiellement enclenché une étude commandée à l’administration régionale.
Le personnel des CUPR a ainsi reçu le mandat de produire un rapport détaillé sur les répercussions de ce retour au bureau, notamment sur la rétention de la main-d’œuvre et la stabilité économique de la région.
Ce rapport interne, une fois complété, viendra s’additionner aux données de l’étude indépendante menée par le CMC.
« Je veux que ce soit une étude indépendante. Je ne veux pas que les politiciens biaisent la façon dont c’est perçu, je veux que ce soit très neutre », conclut Geneviève Lajoie. « L’objectif est de présenter ce rapport à la députée fédérale pour qu’elle l’apporte au Conseil du Trésor. Ils doivent se rappeler qu’ils sont redevables envers le public. »
ONFR a sollicité le Secrétariat du Conseil du Trésor afin de savoir si l’impact socioéconomique et linguistique de sa directive sur les municipalités rurales avait été pris en compte, mais ce dernier n’avait pas encore donné suite à nos demandes au moment de publier.
Les citoyens et gens d’affaires souhaitant faire entendre leur perspective de manière anonyme peuvent encore s’inscrire à la prochaine séance de consultation du CMC prévue ce lundi à 18 h 30.