Raymond Théberge tire sa révérence et met en garde le gouvernement Carney
OTTAWA — Après deux prolongements intérimaires au cours de la dernière année, Raymond Théberge a bouclé la boucle à titre de commissaire aux langues officielles. Alors qu’il vogue vers la retraite, il quitte son poste avec une inquiétude précise qu’il adresse au gouvernement de Mark Carney : quelle place occuperont les langues officielles et le français au sein de l’administration?
Après huit ans passés entre les rapports annuels, la pandémie, la modernisation de la Loi sur les langues officielles et l’obtention de nouveaux pouvoirs, l’ancien éducateur de carrière compte se retirer de la vie publique chez lui, au Manitoba, pour passer plus de temps avec sa famille, notamment ses petits-enfants.
Quoi qu’il se décharge dans les prochains jours de son rôle de surveillance, il garde un œil méfiant sur les années à venir.
« Ce qui m’inquiète présentement, étant donné le contexte politique, c’est quelle sera la place des langues officielles au sein des priorités du gouvernement », lance-t-il en entrevue de fin de mandat.
Dans un contexte où l’on « parle beaucoup de l’identité canadienne », Raymond Théberge soutient « qu’il ne faut pas oublier que les langues officielles font partie de cette identité ».
« C’est une richesse que l’on doit valoriser et s’assurer qu’elle est au cœur des valeurs canadiennes. Il faut que l’appareil fédéral comprenne l’importance des langues pour bien définir cette identité canadienne », avertit-il.
Un bilan mitigé dans la fonction publique
Après huit ans, le futur retraité constate que plusieurs défis persistent, principalement dans la fonction publique fédérale.
« Lorsqu’on parle de l’usage du français au sein de l’appareil fédéral, surtout en termes de langue de travail, les défis sont aussi importants aujourd’hui qu’ils l’étaient avant », mentionne-t-il à plus d’une reprise lors de cet entretien.
Cette inquiétude s’appuie sur le constat d’une culture où la fonction publique pense en anglais pour ensuite traduire vers le français, une habitude tenace dans la région de la capitale nationale. L’utilisation de l’anglais dans les rencontres ou les postes bilingues occupés par des unilingues sont, selon lui, des exemples légion qui illustrent cette culture privilégiant l’anglais. Des habitudes qui doivent être défaites, insiste-t-il.
« C’est possible de changer une culture. Il y a beaucoup d’exemples dans la société canadienne où on a changé les mentalités, que ce soit pour le tabagisme ou autres », pense le Franco-Manitobain.
Mais en huit ans, cela n’a pas changé, lui relance-t-on.
« Je dirais que le bilan est très mitigé », concède-t-il. « Je croyais qu’il y aurait une meilleure connaissance des obligations linguistiques. Souvent, l’application laisse à désirer parce que certains éléments ne sont pas compris par les fonctionnaires » dit-il, soutenant que c’est au gouvernement « d’éduquer et de sensibiliser ses employés à leurs obligations ».
« Ça aurait été beaucoup plus facile si, en 2018, on avait eu ces outils-là »
Nommé en 2018 par Justin Trudeau, l’ancien recteur de l’Université de Moncton est arrivé en poste à une époque où les francophones pressaient le gouvernement de moderniser la Loi sur les langues officielles.
« Le poste de recteur et celui de commissaire ne se ressemblent pas vraiment. Ce qui m’a frappé à mon arrivée, c’était l’ampleur de la tâche », se remémore-t-il. « J’ai dû me sensibiliser rapidement au fonctionnement de l’appareil fédéral, à sa taille et à ses défis. »
« On a dû rapidement se doter d’une vision pour les sept ou huit prochaines années : modernisation, plan d’action et conformité. Je pense que nous avons réussi à faire avancer les choses dans ces trois domaines. Mais c’est toujours un énorme défi. Peu importe qui occupera le poste, il ne faut jamais arrêter, il faut toujours pousser. »

Au fil des années, plusieurs critiques ont émané en coulisses au sujet du manque de mordant de la part du Commissariat et du commissaire à sa charge. Des rapports annuels parfois ternes ou qui manquaient parfois de tact ont parfois laissé des acteurs dans la francophonie canadienne sur leur faim.
« On travaillait avec ce qui nous était donné », présente-t-il.
« Maintenant, c’est plus coercitif. Il y a plus de flexibilité avec les accords de conformité, la possibilité d’émettre des ordonnances ou même de refuser d’enquêter sur certains dossiers. Ça aurait été beaucoup plus facile si, en 2018, on avait eu ces outils-là », croit-il, au sujet des nouveaux pouvoirs dont héritera sa successeure Kelly Burke.
Les langues officielles en rafale :
Qu’est-ce qui vous donne le plus d’espoir?
« La nouvelle Loi et le Plan d’action (pour les langues officielles). Les deux ensemble, ça donne des leviers et des soutiens importants. »
Un conseil pour votre successeur?
« Je pense que c’est toujours important d’être vigilant. On ne sait jamais comment le contexte peut changer, surtout dans le monde de 2026. »
Une chose qui n’a pas changé entre 2018 et 2026?
« Au niveau de la langue de travail (dans la fonction publique), on a encore beaucoup de défis. »
Une rencontre marquante?
« Ma première rencontre avec le premier ministre Justin Trudeau. Il m’a donné l’occasion de faire un état des lieux sur l’importance de moderniser la Loi sur les langues officielles. J’ai apprécié l’ouverture et finalement, on a eu une nouvelle loi. »

Votre impression sur Air Canada?
« Je dirais que très souvent, on cite Air Canada comme une institution qui est un mauvais élève, mais c’est important de remarquer que ce n’est pas la seule. »
Le poste de premier ministre devrait-il être obligatoirement bilingue?
« Je pense que toute personne qui occupe le poste de premier ministre, ou n’importe quel poste de dirigeant de l’appareil fédéral, devrait être bilingue. Je pense que c’est inconcevable en 2026 si on avait un premier ministre qui n’est pas bilingue. »
Et finalement, la retraite de Raymond Théberge, ça ressemble à quoi?
« J’ai l’intention de prendre un moment pour me reposer. Ça se peut qu’il y ait des projets d’écriture et de recherche plus tard. À la retraite, on peut choisir ce qu’on veut faire. »