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Réactions aux propos de Denise Bombardier: des clichés de part et d’autre?

La journaliste et romancière Denise bombardier, sur le plateau de l'émission Tout le monde en parle. Capture d'écran

La polémique ne désemplit pas trois jours après les propos de Denise Bombardier sur les francophones en milieu minoritaire. Sur les médias sociaux, la journaliste et romancière est la cible de propos virulents. Mais les trois universitaires interrogés par #ONfr estiment qu’il ne faut pas répondre aux clichés par les clichés.

SÉBASTIEN PIERROZ
spierroz@tfo.org | @sebpierroz

Yves Frenette et Rémi Léger enseignent directement dans les provinces hors Québec. La francophonie est même dans leurs champs de compétence. Serge Dupuis, originaire de Sudbury est lui basé au Québec, mais a fait l’essentiel de ses études en Ontario. Tous trois ont écouté avec attention l’émission Tout le monde en parle, dimanche dernier, où Mme Bombardier a tenu ses fameux propos.

«On ne peut pas dire que c’est le Canada qui a fait que les Québécois parlent encore français. À travers le Canada, toutes les communautés francophones ont à peu près disparu. Il en reste encore un peu en Ontario. Au Manitoba, je suis allée encore au mois de janvier, chez les Métis, on ne parle plus le français», avait-elle avancé dans un échange avec l’ancien premier ministre du Canada, Jean Chrétien sur le plateau.

«J’ai été surpris sans être surpris», explique Yves Frenette, justement professeur à l’Université de Saint-Boniface dans le Manitoba. «Mme Bombardier montre beaucoup d’ignorance, mais elle n’est pas la seule de cette génération. Elle vient d’une génération qui a fait la Révolution tranquille, et pour qui il n’y a que le Québec et la France. La nouvelle génération est beaucoup plus ouverte aux francophones hors Québec.»

Le professeur de l’Université Saint-Boniface Yves Frenette. Archives #ONfr

Mais l’universitaire revient aussitôt sur les réactions. «C’est l’autre côté de la médaille. La virulence de ces réactions montre une réalité fragile des francophones hors Québec. Il ne faut pas être jovialiste. En termes de nombre, il y a une diminution du nombre de francophones. Et l’immigration n’arrive pas encore à compenser cela.»

S’il refuse le terme de clichés, M. Frenette parle tout de même de «positions extrêmes» des deux bords.

 

Piège et caricature

Avec certes des mots différents, Rémi Léger, professeur de sciences politiques à l’Université Simon Fraser à Vancouver, abonde dans le même sens. Une absence de nuances regrettable, selon lui.

«C’est très désolant que les gens dans la salle de Tout le monde en parle n’aient pas voulu nuancer. Ceci dit, il ne faut pas prétendre qu’il n’y a pas d’enjeux. Oui, il y a un problème d’insécurité linguistique et le français reste au contact de l’anglais pour les francophones en milieu minoritaire.»

Pour lui, s’opposer à Denise Bombardier est aussi «tomber dans le piège» de la formule d’émission de Tout le monde en parle. «Ce n’est pas évident de prendre un positionnement dans cette émission qui n’est pas un endroit pour les nuances. Mme Bombardier aurait dû préciser que la vitalité francophone n’était pas la même de partout. On ne peut pas comparer ce qui se passe à Ottawa à d’autres places de l’Ontario.»

Un manque de perspective juste dans l’épineuse question des francophones hors Québec, c’est ce que regrette aussi Serge Dupuis, historien consultant pour RCCDupuis. «C’est une caricature où il y a beaucoup d’éléments faux. Il y a une différence entre la vulgarisation et la caricature à la limite grossière et mensongère de part et d’autres.»

Et de poursuivre: «Les propos sont factuellement faux, mais avec des éléments de vérité, mais l’esprit de vérité qu’ils (Mme Bombardier et M. Chrétien) amènent devraient être collé avec des faits. Les communautés dans les réactions n’ont pas apporté d’autres faits.»

 

Tolérance des francophones envers Jean Chrétien?

Si les trois universitaires condamnent unanimement les propos de Mme Bombardier, l’attitude de Jean Chrétien est davantage sujette à discussion.

Sur le plateau de Tout le monde en parle, l’ancien premier ministre avait donné son propre constat de la sauvegarde de la langue française au Québec. «Si on a gardé notre langue, c’est parce que nous, Canadiens-Français de l’époque, on a décidé de rester avec la couronne britannique, qui nous offrait des meilleures garanties du point de vue de notre religion et de notre culture.»

L’universitaire Serge Dupuis. Source Twitter

De quoi faire réagir Serge Dupuis. «Dans les communautés francophones hors Québec, on n’a pas trop condamné les propos de Jean Chrétien à la différence du Québec. Ce n’est pas vrai que le gouvernement fédéral est le sauveteur des minorités francophones. Souvent, elles ont œuvré en dépit des actions du gouvernement fédéral. L’élite de la francophonie canadienne est un peu trop idéologiquement libérale à mon sens.»

L’universitaire rappelle qu’en raison du gouvernement de Jean Chrétien, «les associations provinciales ont pâti pendant les années 90 avec de nombreuses compressions budgétaires et une réorientation un peu sauvage des objectifs que devaient mener ces organismes».

«Jean Chrétien était un peu simpliste», estime  pour sa part M. Léger. «Dire que Pierre Elliott Trudeau et lui n’ont fait que des belles choses, c’est assez simplifié. Lui, comme Denise Bombardier, sont deux personnes qui campent sur leurs positions idéologiques depuis 40 ans.»

Un avis partagé par M. Dupuis. «Mme Bombardier et M. Chrétien n’ont pas cherché à faire avancer la discussion. Les deux sont des idéologues, Mme Bombardier, une indépendantiste de première heure, et M. Chrétien, un fédéraliste idéologique, pour qui leur vision ne relève plus des faits. C’est un peu plate, car il y a une discussion à avoir en parlant de la francophonie canadienne de façon intelligente et nuancée.»

 


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Les propos de Denise Bombardier sur les francophones hors Québec font réagir

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Sébastien Pierroz
Sébastien Pierroz
spierroz@tfo.org @sebpierroz

Natif d’Annecy dans les Alpes françaises, Sébastien Pierroz obtient une maîtrise d’histoire de l’Université Paris Panthéon-Sorbonne en 2007. Après avoir travaillé pour Le Reflet dans l’Est ontarien, puis L’Express d’Ottawa, Sébastien rejoint l’équipe d’#ONfr au Groupe Média TFO en janvier 2015.