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Récit d’hier, questions d’aujourd’hui

Temps de lecture : 4 minutes

Chaque samedi, ONFR+ propose une chronique sur l’actualité et la culture franco-ontarienne. Cette semaine, place à la littérature avec l’autrice Monia Mazigh.

[CHRONIQUE]

Il y a quelques mois, après avoir lu ma chronique sur l’écrivain Tahar Ben Jelloun, un ami m’a vivement recommandé de lire Driss Chraïbi, un autre auteur marocain de langue française. J’en avais entendu parler mais je ne l’ai jamais lu et c’est à la fois pleine de curiosité et d’appréhension que je me suis mise à la lecture de ses mémoires Vu, lu, entendu.

Curiosité parce que ces auteurs issus de la même génération que celle de mon père m’ont toujours paru un peu « hybride ». À cheval entre deux mondes : d’un côté le monde arabo-islamique traditionnel rempli d’histoires de goule, de superstition, et de l’autre, l’emprise du pouvoir patriarcal et du colonisateur français.

Appréhension parce que je me sens toujours mal à l’aise en lisant des récits de colère ou des réflexions sur une époque que je n’ai pas connue mais dont j’ai hérité les traumas qui ont traversé les générations sous forme de questionnement sur mon appartenance et sur ma langue. Une certaine méfiance de soi qui peut finir pour certains par une malheureuse haine de soi.

Mais les mémoires de Driss Chraïbi Vu, lu, entendu m’ont transportée loin de cette dichotomie simpliste et réductionniste qui caractérise la littérature maghrébine de langue française et qui oppose le « eux » au « nous » ou les « colonisés » ou « colonisateur ».

Peut-être que le fait qu’avec les années et la sagesse accumulée, ses mémoires étant écrits en 1998, à l’âge de 72 ans, l’auteur a chamboulé mes préjugés sur les écrivains de cette génération. Je ne saurais le dire. Mais les mémoires de M. Chraïbi m’ont fait découvrir un auteur audacieux dont l’humour reste une arme de choix.

Différence culturelle et sémantique entre le français et l’arabe

Traitant d’un sujet aussi délicat que profond que la langue et la différence culturelle et sémantique entre le français et l’arabe, langue maternelle de Driss Chraïbi, ce dernier décrit ses premières années d’apprentissage du français après son passage à l’école coranique où il apprit l’arabe. « Habitué à écrire de droite à gauche, j’écrivis de droite à gauche, en toute logique. Quelque chose comme : ssirD tse mon noM.

Le professeur se montra habile devant ce cas de figure. Il se saisit d’un miroir et rétablit la phrase dans le bon sens : Mon nom est Driss. C’était simple. Le monde des Européens, à commencer par leur langue, était l’inverse du nôtre (…) C’était insensé, mais c’était ainsi. Je devins gaucher du jour au lendemain. Et je crois bien que c’est à cette époque que ma tête a commencé à tourner ».

En quelques mots et quelques phrases succinctes, Driss Chraïbi a résumé le dilemme, le déchirement et le trauma dont j’ai évoqué brièvement l’existence au début de mon texte avec un humour et une candeur, bien évidemment enfantine, mais admirablement efficace pour passer un message politiquement chargé et tout simplement difficile à comprendre pour les autres, ceux qui n’ont pas vécu la même expérience.

Dans ses mémoires, Driss Chraïbi évoque délicatement et en filigrane son enfance au sein d’une famille bourgeoise originaire de Fès et qui s’est établie à El-Jadida, une ville sur la route de Casablanca. Avec un père marchand qui introduit « la modernité » avec soit un poste de radio ou plus tard un téléphone dans la maison et une mère qui veille sur le bien-être de sa famille, la lectrice comprend que Driss Chraïbi a eu une enfance plutôt privilégiée, surtout que son père, ayant une éducation modeste, a très tôt compris que son fils était doué et que son avenir tenait aux études. Et c’est vers ce même colonisateur que ce fils sera envoyé pour devenir « quelqu’un ».

« Le récit de Driss Chraïbi m’a ramenée à mes propres souvenirs »

L’auteur parle de son éducation coranique traditionnelle mais aussi de ses années à l’école Guessous à Rabat et plus tard au lycée Lyautey, où il fit connaissance de noms qui deviendront à l’aube de l’indépendance du Maroc des icônes incontournables comme Allal el-Fassi et d’autres personnalités politiques.

Le récit de Driss Chraïbi m’a ramenée à mes propres souvenirs. Mon père ayant vécu en Tunisie sous le protectorat français m’a maintes fois parlé de son enfance. De son lycée Sadiki, un symbole de mixité entre le moderne et le traditionnel, entre l’arabe et le français. Il m’a aussi parlé de ses professeurs arabes et français et même de certains élèves qui sont devenus plus tard ministres dans la république naissante après l’indépendance.

Des parcours qui se ressemblent, des familles qui ont vu leur fortune et intérêts diminuer et surtout leur maison, symbole de leur prestige social, décrépir avec les années et l’apparition de nouvelles classes sociales et de nouveau centres de pouvoir.

Les mémoires de M. Chraïbi m’ont laissée sur ma faim ne sachant pas ce qu’est advenu de l’enfant qui devint bachelier et partit en France pour poursuivre des études supérieures et vivre les tentations et la liberté d’une « Europe » ravagée par la guerre mondiale qui se remet à peine de ses blessures morales et physiques.

Le génie et la vision de ceux qui réfléchissent

Son écriture est captivante sans être ennuyeuse ni pédante. Un style rempli d’humour et sentant la joie et pourtant vue d’aujourd’hui les circonstances de l’époque sont assez sombres pour ne pas dire tragiques. Quand est-ce que la colonisation était joyeuse ou source de bonheur ?

Le père de M. Chraïbi a poussé son fils vers des études scientifiques, considérées à l’époque et même jusqu’à nos jours la grande porte d’entrée pour sortir de la misère et du sous-développement. Même en obtenant un diplôme d’ingénieur, M. Chraïbi dévie du chemin paternel et choisit de devenir journaliste et écrivain. Une délivrance de l’emprise paternelle ou je dirais même un divorce et une indépendance retrouvée d’une colonisation internalisée qui veut que seules les sciences exactes ou les mathématiques sont le salut des nations alors qu’on oublie que les civilisations ont toujours commencé par la parole, les mots et les idées.

Dans l’un des chapitres, Driss Chraïbi pose la question suivante : « Et peut-on quitter son pays, un jour, au nom d’une autre civilisation et au nom de la littérature – et puis… et puis y revenir plus tard comme si rien ne s’y est passé en ton absence, comme s’il n’avait pas eu besoin de toi ? »

Une question qui vient me saisir par les entrailles. Une question qui me hante depuis des années. Malgré les époques et les générations qui nous séparent, cet auteur m’a compris. J’y vois le génie et la vision de ceux qui réfléchissent.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR+ et du Groupe Média TFO.

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