Rolande Faucher (1941-2025), une Franco-Ontarienne remarquable
Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.
[CHRONIQUE]
À l’occasion de la Journée internationale du droit des femmes, j’aimerais écrire quelques lignes sur une Franco-Ontarienne qui m’a impressionné. Je suis un historien classique, dans la mesure où ma conception du métier m’amène à privilégier les traces écrites d’une époque donnée pour reconstituer, autant que faire se peut, les dynamiques du passé. Je vois aussi l’oralité comme une importante source complémentaire, la mémoire étant capable de nous éclairer sur le sens des actions et des événements bien documentés.
En 2016, le directeur général de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario, Peter Hominuk, m’avait approché, dans le cadre d’un axe de son plan stratégique, pour mettre en valeur la mémoire de l’organisme porte-parole, en interviewant tous les anciens présidents vivants (il y en avait 17 des 35 ayant occupé la fonction depuis 1910). Ce projet a abouti au livre Les porte-paroles franco-ontariens (Éditions David, 2021). Si j’ai été irrité par l’égoïsme de quelques « ex », la plupart ont été captivants, lors de nos rencontres en personne, et Rolande Faucher est parmi celles que j’ai le plus appréciées.
Une discussion sur la balançoire
Je l’ai rencontrée chez elle, dans le secteur Riverside à Ottawa, le 26 juin 2017, où elle m’avait invité à dîner. La conversation enregistrée de 187 minutes capte plusieurs pans de sa vie et de son engagement politique, qu’elle m’a racontés depuis sa balançoire de jardin, pendant un après-midi confortable du début de l’été. Née dans la Basse-Ville d’Ottawa en 1941, Rolande Faucher a partagé avec moi plusieurs souvenirs joyeux de sa jeunesse, passée dans une Basse-Ville presque exclusivement ouvrière et unilingue francophone. Elle m’a parlé de ses années au couvent Notre-Dame-du-Sacré-Cœur et de ses études à l’Université d’Ottawa, auxquelles sa mère s’opposait. Faucher m’a parlé avec admiration de son père et de son grand-père, qui l’ont soutenue dans son développement émotif, intellectuel et politique. Les heures passées à l’étage du magasin Ogilvie, où son grand-père était tailleur, tout comme le choc de devoir être
traitée par des infirmières unilingues anglophones à l’hôpital général, ont marqué sa façon de concevoir les beautés et les injustices d’une vie franco-ontarienne.

Avec un baccalauréat en main, Rolande Faucher a été mère au foyer pour élever ses jeunes enfants, dans les années 1960, lorsqu’elle a été remarquée par un jeune Gérard Lévesque, qui travaillait à l’Association canadienne-française de l’Ontario (ACFO) à encourager des Franco-Ontariennes à se présenter aux nouveaux Comités consultatifs de langue française (CCLF), créés en 1969 pour guider les conseils scolaires anglophones dans la gestion des premières écoles secondaires publiques de langue française.
Rolande Faucher est élue au CCLF de l’Ottawa Board of Education et promeut la construction d’une école secondaire à Orléans, où habite sa famille. Elle travaille, à titre de recherchiste, pour l’Association des enseignants franco-ontariens (AEFO), afin d’identifier les écoles secondaires mixtes où la composante francophone a le potentiel d’être autonomisée. Dans les années 1980, elle travaille à la Bibliothèque du Parlement, mais l’Accord du lac Meech (1987) l’incite à se présenter à la présidence de l’ACFO, qui s’y oppose à ce moment. « On pouvait gagner ça et, par la suite, on pourrait penser que le Québec serait plus naturellement un ami et, potentiellement, un endosseur de nos revendications », rappellera-t-elle. Faucher n’hésite pas à se faire dédommager pour compenser son salaire annuel de 50 000 $, pendant son prêt de service de deux ans (1988-1990), pour occuper la présidence de l’ACFO.

Son passage à la présidence coïncide avec de nombreux gains institutionnels pour l’Ontario français. La Loi sur les services en français (LSF), qui entre en vigueur en 1989, promet de rendre la totalité des services provinciaux disponibles en français dans 22 régions où les francophones représentent 5 000 personnes ou 10 % de la population. Faucher est mêlée au déploiement de la LSF, mais aussi aux dossiers particuliers que sont la gestion scolaire – les deux premiers conseils scolaires sont créés pour les écoles de langue française d’Ottawa et de Toronto en décembre 1988 – l’ouverture de centres de santé communautaires francophones et le développement de liens avec l’Association francophone multiculturelle de l’Ontario. En 1989, le gouvernement fédéral annonce une entente avec la province pour ouvrir La Cité collégiale l’année suivante, puis l’ACFO organise un colloque pour créer une université franco-ontarienne. Sur ce dossier, elle travaille avec l’historien Gaétan Gervais, qui croit au projet de rassembler les programmes universitaires en français à Toronto, Hearst, Sudbury et Ottawa dans une nouvelle institution provinciale.
Après son passage à l’ACFO, elle est nommée directrice du Conseil des études et de la formation franco-ontariennes (CEFFO), une petite agence provinciale chargée d’orienter le développement de l’éducation de langue française. Le démantèlement de l’organisation, en 1996, la ramène à son travail de recherchiste, par lequel elle publie une biographie magistrale sur l’engagement du député et sénateur franco-ontarien Jean-Robert Gauthier (Prise de parole, 2008). Faucher siège aussi au « Comité des sages » du Regroupement étudiant franco-ontarien dans le projet pour mettre sur pied une université franco-ontarienne dans les années 2010.
« J’ai bien reçu ton nouveau livre », m’avait-elle écrit à la parution de Les porte-paroles franco-ontariens, en octobre 2021. « Tu as fait un travail de moine incroyable avec ce livre ».
Humble et généreuse, Rolande Faucher a été un exemple de la « rebelle positive », qui parvient à décrocher des gains politiques pour l’Ontario français sans heurter son prochain. Je retiens de très beaux souvenirs de nos échanges.