Le Manitoba devrait-il imiter l’Ontario et offrir des excuses pour son Règlement 17?
[ONFR À WINNIPEG]
WINNIPEG — Le 10 mars 1916, le Manitoba imite l’Ontario, qui avait agi quelques années auparavant, et décide d’interdire l’enseignement du français dans la province, ouvrant la porte à l’assimilation des francophones dans le fief de Louis Riel. Près de 110 ans plus tard, c’est un mouvement de jeunesse soutenu par la communauté qui pousse le gouvernement provincial à présenter des excuses formelles.
Intitulée la loi Thornton, la législation du gouvernement libéral de l’époque supprime les écoles bilingues, instaurant du même coup une interdiction du français dans les salles de classe. Ce n’est que 50 ans plus tard, en 1967, qu’un gouvernement conservateur renverse cette loi.
« Ce qui arrivait au début du XXe siècle, c’était un fouillis au niveau des programmes d’études, par exemple le curriculum, la qualité de l’enseignement, etc. C’était très difficile pour le gouvernement de mettre de l’ordre dans tout ça », explique Raymond Hébert, politologue et professeur émérite à l’Université de Saint-Boniface.

La province est alors marquée par une vague d’immigration qui souhaite avoir ses propres écoles dans sa propre langue, mais les articles de journaux de l’époque décrivent « l’incompétence totale de ces écoles-là », remet en perspective Raymond Hébert.
« La loi Thornton mettait fin à toutes ces écoles ethniques en même temps. Puis évidemment, les francophones ont été pris dans la lutte », explique-t-il.
Un mouvement mené par la jeunesse
Or, au Manitoba, de telles excuses n’ont jamais eu lieu, et un mouvement d’une vingtaine de jeunes de la province demande des excuses formelles au gouvernement. Le tout a débuté par une lettre ouverte dans le journal francophone La Liberté où la vingtaine de signataires soutiennent que la loi Thornton et « ses ramifications en matière d’anglicisation continuent de se faire ressentir encore aujourd’hui, », citant le manque de services en français dans la société.
« Si le gouvernement est sérieux au sujet de ce projet, pourquoi ne s’est-il jamais excusé pour la loi Thornton? », questionnent-ils.
Nous avons rencontré deux d’entre eux. L’un des instigateurs de ce mouvement, Beaudry Labossière, soutient que des excuses se doivent d’être faites, alors même que le gouvernement provincial milite pour un Manitoba bilingue.
« Il y a toujours les histoires qu’il fallait cacher les livres dans les pupitres et d’autres affaires. Ces excuses, c’est vraiment une façon de reconnaître ça et de faire en sorte qu’on puisse avancer », estime le jeune Franco-Métis et étudiant universitaire.

Tout comme en Ontario, cette législation marque le début de l’enseignement clandestin en français où on sortait les livres de la langue de Shakespeare à la visite de l’inspecteur gouvernemental.
En 2016, près de 100 ans plus tard, le gouvernement ontarien, alors dirigé par Kathleen Wynne, présente des excuses au sujet du Règlement 17 (ou XVII), en vigueur de 1912 à 1927 et officiellement abrogée 17 ans plus tard. Cette initiative du gouvernement de l’Ontario, survenue il y a près d’une décennie, donne de l’espoir de voir un tel geste se concrétiser dans leur province.
« Si l’Ontario n’avait pas reçu d’excuses, là c’est comme : OK, le Manitoba ne va pas en avoir. Mais du fait que l’Ontario en a eu, ça nous donne une chance que le gouvernement ici offre des excuses », mentionne de son côté Théo Roy, un autre signataire de cette missive.
Des appuis provinciaux
Ce mouvement a récemment pris de l’ampleur au sein de la communauté francophone.
« La SFM est heureuse d’appuyer ces jeunes dans ce mouvement pour demander des excuses », souligne le président de la Société de la francophonie manitobaine (SFM), Derrek Bentley.
Par le passé, la SFM avait pris la position en disant « ce n’est pas une priorité d’aujourd’hui », mais la situation a changé, poursuit le président de l’organisation.
« On veut vraiment que ça aille au-delà des mots et des paroles. Pour nous, c’est important que quand on parle du système d’éducation, du curriculum, qu’on s’assure que tous les Manitobains reçoivent une éducation qui parle de ces lois-là, et de l’histoire de la francophonie au Manitoba », réclame Derrek Bentley.
Même appui du côté de la Division scolaire franco-manitobaine (DSFM), qui gère le système d’éducation en langue française dans la province.

« Je pense que ce qui est beau à voir, c’est que c’est la jeunesse qui démontre à quel point elle comprend justement l’histoire qu’ont traversée les générations passées, pourquoi on est où on est aujourd’hui, et quel impact la loi Thornton a eu », nous indique son président, Bernard Lesage.
À l’image de l’Ontario, le système scolaire francophone dans la province déborde sous la demande avec sa vingtaine d’écoles et près de 6000 élèves en date de 2026. Des vagues d’immigration, combinées au désir des parents de donner la chance à leurs enfants d’aller à l’école en français, poussent la DSFM à plancher sur la construction de nouvelles écoles, notamment autour de Winnipeg.
« La croissance a toujours évolué de 1 à 3 % par an, depuis probablement 20 ans. Ça va très bien pour l’éducation en français ici, sauf qu’on reconnaît à quel point on a encore grandement besoin d’écoles au Manitoba pour répondre aux besoins de ces parents qui veulent une école de proximité, surtout au niveau élémentaire », présente le président de la division scolaire.
Un impact sur l’assimilation des Franco-Manitobains?
Mais la Loi Thornton a-t-elle réellement contribué à l’assimilation de la francophonie dans la province de Louis Riel? Raymond Hébert émet un bémol, soutenant que même si la loi était en vigueur, son application était une tout autre chose.
« Très rapidement après 1916, le gouvernement s’est rendu compte qu’il y avait eu une injustice, par rapport aux francophones », indique-t-il.

« Le gouvernement a dit à la communauté francophone : Écoutez, vous avez l’Association, peut-être qu’on peut vous donner éventuellement des responsabilités, par exemple de surveillance de la qualité de l’enseignement etc. »
« Et finalement, c’est comme ça que les écoles françaises ont survécu de façon à peu près intacte au Manitoba jusqu’aux années 1960, alors qu’il y a eu des changements législatifs dramatiques qui ont renversé l’aventure », complète l’ancien professeur de l’Université de Saint-Boniface.
Politiquement pour le gouvernement actuel de Wab Kinew, souligne le politologue, offrir des excuses pour la Loi Thornton devrait aussi s’accompagner d’excuses pour l’Official Language Act des années 1890. Une vingtaine d’années après l’entrée du Manitoba dans la Confédération canadienne, cette loi avait aboli le statut du français comme langue officielle.
« Ça a probablement eu plus d’effets que la Loi Thornton, compte tenu de tout le contexte avec les écoles françaises (…) Il y a eu des moments clés, surtout au 19e siècle, qui sont très regrettables », commente Raymond Hébert.
Pour ces jeunes Franco-Manitobains, le manque d’excuses à ce jour est « une tache noire qui continue et reste comme une crotte sur le cœur ».
« On attend toujours. Puis, on va continuer jusqu’à ce qu’on reçoive des excuses », conclut Beaudry Labossière.