L'agricultrice franco-ontarienne Isabel Deslauriers invite la population à poser un geste de solidarité. Photo : gracieuseté
Société

Est ontarien : plus de 1000 arbres plantés pour la santé mentale des agriculteurs

L'agricultrice franco-ontarienne Isabel Deslauriers invite la population à poser un geste de solidarité. Photo : gracieuseté

SAINT-EUGÈNE – Planter un arbre pour garder espoir. C’est le geste qu’a posé Isabel Deslauriers, une agricultrice franco-ontarienne, après avoir constaté les répercussions psychologiques de l’incertitude entourant le projet de train à grande vitesse Alto sur les agriculteurs de l’Est ontarien. Deux mois plus tard, son initiative Des arbres pour l’espoir a déjà inspiré la plantation d’au moins 1000 arbres dans les comtés unis de Prescott et Russell.

L’idée est née au printemps, à la suite d’une rencontre entre des agriculteurs et la députée fédérale de Prescott—Russell—Cumberland, Giovanna Mingarelli.

« Un de mes voisins a abordé la question de la santé mentale. Il a dit qu’il était presque certain que chaque personne autour de la table connaissait quelqu’un qui s’était suicidé. En voyant les hochements de tête et les regards baissés, j’ai compris à quel point cette réalité était présente dans notre communauté », raconte Isabel Deslauriers.

Son témoignage rejoint les conclusions d’une enquête menée en 2021 par l’Université de Guelph auprès de près de 1200 agriculteurs canadiens. Les chercheurs y révèlent que les idées suicidaires étaient deux fois plus fréquentes que sur l’ensemble de la population canadienne.

Un agriculteur sur quatre a également indiqué avoir, au cours des douze mois précédents, estimé que sa vie ne valait pas la peine d’être vécue, souhaité être mort ou envisagé de mettre fin à ses jours.

Pour Isabel Deslauriers, le projet Alto vient accentuer une détresse déjà bien présente.

« Les agriculteurs vivent déjà au rythme des aléas climatiques, de la hausse du coût du carburant, des équipements et du manque de travailleurs saisonniers. Le projet Alto vient s’ajouter à toutes ces préoccupations. Pour plusieurs, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase », affirme l’agricultrice de Saint-Eugène qui avait participé en juin à une manifestation contre le projet Alto.

Elle souligne également que les ressources en santé mentale demeurent difficiles d’accès en milieu rural.

« Les services existent, mais ils ne sont pas toujours accessibles ou suffisamment connus. Résultat, plusieurs personnes ne vont pas chercher l’aide dont elles auraient besoin. »

Planter un arbre et le voir grandir

Au printemps, Isabel Deslauriers dit avoir elle-même perdu l’envie d’investir dans sa ferme.

« Chaque année, je lance de nouveaux projets, je plante des arbres fruitiers. Cette fois, je me demandais si cela valait encore la peine d’investir dans un avenir qui pourrait m’être enlevé », confie-t-elle.

Elle décide alors de transformer cette inquiétude en geste concret.

« Je me suis promis de planter un arbre chez moi avec l’espoir d’être encore là pour le voir grandir et en récolter les fruits. »

Son choix s’arrête sur un amélanchier, une essence indigène du Canada.

Très vite, l’idée fait boule de neige. Des voisins emboîtent le pas, puis la municipalité de Hawkesbury Est participe à la distribution d’arbres. L’organisme Charlie’s Trees, dans la municipalité de Champlain, rejoint également l’initiative.

Aujourd’hui, Isabel Deslauriers estime qu’au moins un millier d’arbres a été planté.

« Nous voulons que les gens plantent un arbre avec la conviction qu’ils seront toujours là pour le voir atteindre sa maturité. »

Consultation psychologique gratuite pour les agriculteurs

Des arbres pour l’espoir ne se limite toutefois pas à la plantation d’arbres.

En collaboration avec l’Association canadienne pour la santé mentale, le mouvement met à la disposition des résidents des ressources bilingues, en français et en anglais. L’initiative fait également connaître l’Initiative de bien-être des agriculteurs, un programme ontarien qui offre gratuitement, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, des services de consultation psychologique aux agriculteurs, aux membres de leur famille et aux travailleurs saisonniers.

Isabel Deslauriers à un événement de sensibilisation à Vankleek Hill. Photo : gracieuseté

« Avant de lancer cette initiative, je ne savais même pas que cette ressource existait », reconnaît Isabel Deslauriers.

Le mouvement encourage également les résidents à reconnaître leurs émotions, à demeurer en contact avec leurs proches et leur communauté, à limiter leur exposition aux actualités lorsque celles-ci deviennent accablantes, à maintenir leurs habitudes de vie et à se concentrer sur les aspects qu’ils peuvent contrôler.

Des arbres pour l’espoir rappelle enfin que demander de l’aide « est une preuve de force » et oriente les personnes en situation de crise vers la ligne 988.

« Ce n’est pas seulement une terre que l’on perd »

Pour Isabel Deslauriers, la principale inquiétude ne concerne pas uniquement les terres agricoles.

« Je me suis demandé où j’irais si je perdais ma ferme. J’ai cherché des propriétés comparables dans un rayon de 100 kilomètres, mais je n’en ai pas trouvé. Je pourrais être forcée de choisir entre poursuivre mon projet de vie ou rester près de ma famille et de ma communauté. »

Selon elle, les conséquences du projet pourraient être particulièrement importantes pour les communautés francophones de l’Est ontarien, plusieurs d’entre elles se trouvant sur le tracé proposé.

« Il est difficile, en tant que Franco-Ontarienne, de ne pas se sentir concernée lorsqu’on voit le parcours prévu. »

Elle estime également que le manque d’information entourant le projet Alto nourrit les inquiétudes.

« En l’absence d’informations claires, les gens finissent par interpréter le moindre signe. Un camion inconnu, un drone ou l’installation d’un compteur deviennent des sources d’interrogation. »

Ce qui l’inquiète le plus demeure toutefois l’avenir des communautés.

« Ce qui me préoccupe, ce n’est pas seulement la perte d’une terre, mais aussi celle d’une communauté. Nos liens se construisent au quotidien. On s’entraide, on échange des biens, on se rend service. Si les gens sont dispersés, c’est toute cette solidarité qui risque de disparaître. »

Même pour ceux qui n’habitent pas le corridor visé, Isabel Deslauriers invite la population à poser un geste de solidarité.

« Planter un arbre est un bon point de départ. Mais il ne faut pas s’arrêter là. Il faut aussi poursuivre la mobilisation et interpeller les décideurs. »