L’Université de l’Ontario français, à Toronto, accueille cette rentrée la toute première cohorte de son nouveau baccalauréat spécialisé en travail social. Photo : Mickael Laviolle/ONFR
Société

Travail social : l’UOF veut former la relève francophone du Grand Toronto

L’Université de l’Ontario français, à Toronto, accueille cette rentrée la toute première cohorte de son nouveau baccalauréat spécialisé en travail social. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

TORONTO – Une vingtaine d’étudiants font leur rentrée au sein de la toute première cohorte du baccalauréat spécialisé en travail social de l’Université de l’Ontario français (UOF). Une nouvelle formation de quatre ans lancée à Toronto pour répondre notamment au manque de professionnels capables d’offrir des services sociaux en français dans le Grand Toronto et le Centre-Sud-Ouest.

« Toute cette filière-là était en attente depuis plusieurs années pour venir combler la pénurie de personnel », affirme Bianca Nugent, professeure et coordonnatrice du nouveau programme.

Les besoins sont nombreux. Elle cite notamment les hôpitaux, la santé mentale, les organismes communautaires, l’immigration francophone, la précarité et le logement, les violences faites aux femmes et aux enfants, la protection de l’enfance, les services aux aînés et les soins de longue durée. Les écoles ont également besoin de professionnels pour accompagner les jeunes et leurs familles.

« On vient renforcer le bassin de professionnels en travail social, qui est tendu dans plusieurs milieux de services », résume-t-elle.

Une première cohorte aux parcours atypiques

Le démarrage du programme s’est pourtant fait tardivement. L’UOF n’a obtenu son pré-agrément de l’Association canadienne pour la formation en travail social qu’en juin dernier, alors que les finissants du secondaire avaient déjà largement arrêté leurs choix universitaires. Malgré ce calendrier inhabituel, une vingtaine d’étudiants devraient être au rendez-vous, un résultat qui « dépasse [les] attentes » de l’établissement.

Cette arrivée tardive a aussi façonné le profil de la première cohorte. « Ce sont des personnes qui ont complété ou qui ont entamé une technique de travail social », décrit Mme Nugent qui évoque également des personnes en reconversion professionnelle, des étudiants adultes, des nouveaux arrivants ou encore des personnes ayant déjà commencé un cursus dans un domaine connexe des sciences sociales.

La coordonnatrice dit avoir été « agréablement surprise » par leur expérience : « Des personnes qui ont déjà un bagage, un bagage humain incroyable », souvent marqué par le milieu associatif ou le bénévolat dans leur pays d’origine.

Herman Dabourou, 48 ans, fait partie de la première cohorte du nouveau baccalauréat spécialisé en travail social de l’UOF. Photo : gracieuseté

Herman Dabourou en est une illustration. À 48 ans, cet étudiant arrivé de Côte d’Ivoire en 2024 possède déjà un important parcours universitaire en criminologie, sociologie et action humanitaire. Il a travaillé dans l’insertion socioprofessionnelle des jeunes puis dirigé une université privée de plus de 3000 étudiants.

« J’ai fait du social sans le nom de social », résume-t-il. Confronté à son arrivée au Canada aux difficultés de reconnaissance de ses diplômes, il a dû reprendre une partie de son parcours. Il a d’abord suivi une formation en techniques de travail social avant de rejoindre le nouveau bac de l’institution de la rue Lower Jarvis.

Pourquoi Toronto?

Des formations universitaires en travail social en français existent déjà à Ottawa et à Sudbury. Mais pour Bianca Nugent, l’implantation d’un programme dans le Grand Toronto répond à une réalité territoriale différente. « Toutes les écoles de travail social au pays ont leur propre couleur, leur propre vision », distingue-t-elle.

Celle de l’UOF veut notamment s’ancrer dans les réalités des communautés du Grand Toronto et du Centre-Sud-Ouest et de sa francophonie plurielle. « On vient combler un besoin criant d’une formation qualifiante à la profession du travail social qui, malheureusement, ne pouvait pas être comblée autrement. »

Pour M. Dabourou, qui habite Mississauga, cette proximité a été déterminante. Il avait notamment regardé les possibilités du côté de Sudbury avant d’apprendre la création du programme torontois. « C’est vrai, c’est bien de faire le cours, mais c’est aussi bien de discuter, de voir celui avec qui tu interchanges, explique-t-il. La proximité, en tout cas, a beaucoup été essentielle dans mon choix. »

Le besoin de services en français vécu personnellement

L’importance d’accéder à des professionnels francophones, Herman Dabourou l’a lui-même découverte peu après son arrivée au Canada. Hospitalisé pendant une semaine alors que son niveau d’anglais était encore limité, il se souvient d’une soirée où une médecin lui parlait tandis qu’il souffrait.

« Elle a parlé, parlé, parlé. Et moi je disais oui, oui, oui. Sans comprendre ce qu’elle disait. C’est là que je vois la nécessité d’être servi en français », poursuit-il.

Une expérience qui fait écho à l’objectif du programme de renforcer la capacité d’offrir des services dans la langue des populations francophones de la région.

700 heures de stages

La formation s’étalera sur quatre ans. La première sera consacrée aux fondements du métier et au « savoir-être », notamment à la connaissance de soi et à une pratique centrée sur les droits de la personne. « Tant qu’on travaille avec les humains, en tant qu’humains, on est notre propre outil. Alors c’est important de bien se connaître », souligne Bianca Nugent.

La deuxième année sera davantage centrée sur le savoir-faire et aux différentes formes d’intervention auprès des individus, familles, groupes et communautés. Le programme adopte notamment une perspective antiraciste, anti-oppressive et décoloniale.

Travailleuse sociale de formation, Bianca Nugent est professeure adjointe et coordonnatrice du nouveau programme en travail social de l’UOF. Ses recherches portent notamment sur les minorités linguistiques, la neurodiversité et les inégalités sociales. Photo : gracieuseté

La pratique prendra ensuite une place importante : les étudiants effectueront 700 heures de stages au total, dont un premier bloc de 350 heures en troisième année. Ils pourront exercer dans différents milieux et, sous certaines conditions, effectuer un stage dans leur propre communauté.

La quatrième année proposera des pratiques avancées autour notamment du vieillissement et des proches aidants, des relations entre école, famille et communauté, de l’immigration francophone et de l’offre active de services sociaux et de santé.

Une relève « prête à l’emploi »

M. Dabourou espère que ces quatre années lui permettront de professionnaliser une expérience acquise pendant des années sur le terrain. « J’ai sûrement fait beaucoup d’erreurs, reconnaît-il, évoquant notamment l’importance de l’écoute active et de l’absence de jugement dans le travail social. Apprendre à leurs côtés me permettra, moi, justement, de parfaire ma pratique. »

Il envisage aujourd’hui l’enseignement et éventuellement la poursuite de ses études à la maîtrise ou au doctorat, tout en restant ouvert aux directions que lui feront découvrir la formation et les stages.

Pour Mme Nugent, le premier objectif est désormais d’amener cette cohorte pionnière jusqu’au diplôme. « J’ose espérer qu’on va abattre tous les records et puis qu’on va avoir une nouvelle cohorte entièrement graduée, compétente et prête à l’emploi. »

Dans quatre ans, ces étudiants pourraient ainsi constituer les premiers diplômés torontois en travail social formés entièrement en français, appelés à renforcer une offre de services encore insuffisante dans une région où la population francophone continue de se diversifier.