Manifestation contre le projet Alto et réactions politiques
OTTAWA — Une douzaine d’autobus en provenance du Québec et de l’Ontario ont convergé vers Ottawa mercredi pour une manifestation contre le projet de train à grande vitesse (TGV) Alto. Parmi les participants, plusieurs Franco-Ontariens venus défendre leurs terres, leurs entreprises et leur mode de vie.
Des centaines de producteurs agricoles et de citoyens se sont réunis mercredi sur la Colline du Parlement pour manifester contre le projet de train à grande vitesse Alto reliant Toronto, Ottawa, Montréal et Québec. Parmi eux figurait Isabel Deslauriers, agricultrice de Saint-Eugène, une communauté rurale franco-ontarienne de l’Est ontarien. Elle craint de perdre la terre qu’elle habite et cultive depuis 16 ans.
« Chaque année, j’ai ajouté des arbres fruitiers, des légumes, de la permaculture, une forêt nourricière. Aujourd’hui, nous sommes pratiquement autosuffisants en nourriture et nous fournissons aussi des produits biologiques à des projets communautaires », explique-t-elle, les larmes aux yeux.
Selon elle, une éventuelle expropriation effacerait des années de travail impossibles à recréer rapidement.
« Il n’y a aucun montant d’argent qui peut remplacer 16 ans de travail. J’ai planté ces arbres il y a 16 ans. On ne peut pas remonter le temps et recommencer ailleurs du jour au lendemain », s’indigne Isabel Deslauriers.
Elle souligne également l’impact du projet Alto sur la santé mentale des agriculteurs.
« Voir des centaines, voire des milliers d’agriculteurs se déplacer en pleine période des travaux printaniers, ça montre à quel point la cause est importante », assure-t-elle.
Même son de cloche pour Daniel Longtin, producteur avicole de Saint-Isidore.

« Dans ma tête, ce n’était même pas une question. Il fallait être là. Beau temps, mauvais temps, c’est trop important pour ne pas s’impliquer », souligne le producteur. Daniel Longtin a reçu le 10 avril une lettre d’Alto demandant l’accès à sa propriété afin d’y réaliser des études.
« J’ai refusé, comme la plupart des producteurs que je connais. Tant que je vais être capable, je vais refuser l’accès à mes terres. »
Selon lui, le projet Alto menace bien plus qu’une exploitation agricole : il met en péril un héritage familial transmis depuis plusieurs générations. Producteur d’œufs de troisième génération, il exploite une ferme fondée par son grand-père, arrivé dans la région en 1945. Après avoir modernisé les installations en 2023, il prépare maintenant la relève avec deux de ses filles qui travaillent déjà sur l’entreprise.
« Tout l’investissement qu’on a fait au cours des cinq dernières années a été réalisé en fonction de la relève. Mes filles représentent la quatrième génération sur nos terres et j’espère que mes petites-filles pourront un jour former la cinquième », explique-t-il.
« Si nos puits s’assèchent ou sont contaminés? »
Sa principale inquiétude concerne les répercussions qu’aurait le passage du train sur son exploitation.
« Si le tracé passe sur ma propriété, il coupe ma terre en deux. Ça limite toutes nos possibilités d’expansion pour l’avenir. » Le producteur s’inquiète également des impacts potentiels sur l’approvisionnement en eau.
« À la campagne, nous dépendons des puits. On ne sait pas quel effet pourraient avoir les travaux d’excavation ou le passage du train sur nos sources d’eau. Si nos puits s’assèchent ou sont contaminés, on n’aura plus rien pour abreuver les animaux. »

Jean Saint-Pierre, président de Boisés Est, l’Association des propriétaires de boisés francophones de l’Est de l’Ontario, a lui aussi fait le déplacement à Ottawa pour appuyer les agriculteurs préoccupés par les répercussions du projet Alto.
Son organisation s’inquiète également des conséquences qu’aurait le tracé sur les milieux forestiers.
« Créer un corridor de 60 mètres de largeur, voire davantage, à travers une forêt aurait des impacts importants sur la santé des arbres, l’accès aux terrains et la biodiversité », explique-t-il.
Selon lui, les clôtures prévues le long de l’infrastructure pourraient notamment nuire aux déplacements de la faune. « On sait déjà que nous faisons face à des défis en matière de biodiversité. Un corridor clôturé pourrait avoir des effets importants sur la circulation des animaux dans la forêt. »
« Ce n’est pas une lutte d’un jour »
Comme plusieurs manifestants présents, Isabel Deslauriers s’attend à une longue bataille face à Alto.
« Ce n’est pas une lutte d’un jour. On risque d’être pris avec ce dossier pendant une décennie. »
La Franco-Ontarienne se dit aussi préoccupée par les récentes modifications législatives encadrant les expropriations, notamment l’adoption du projet de loi C-15.

« La minute où le gouvernement manifeste un intérêt pour une propriété, les conséquences peuvent être importantes. On peut se retrouver dans l’incertitude pendant des années, sans savoir ce qu’on pourra faire de notre terre », craint-elle.
Des réactions aussi sur la scène politique
Le chef de l’opposition, Pierre Poilievre considère que le gouvernement n’a pas les moyens d’aller de l’avant avec un tel projet en ce moment.
« C’est un train qui ne va même pas servir à 95 % des Canadiens, il va détruire des fermes à travers l’est de l’Ontario et les régions du Québec pour un train qui va passer, mais pas servir les villes dans les régions », a-t-il critiqué mercredi en conférence de presse au Parlement.
Il soutient que le projet coûterait jusqu’à 8000 $ par famille de quatre, invitant le gouvernement à se concentrer sur l’abordabilité plutôt que sur un « grand éléphant blanc de 90 milliards de dollars pour enrichir les libéraux ».
« Je crois que le gouvernement libéral fait une très bonne job à le faire dérailler », estime le chef conservateur à propos du projet.
De son côté, le ministre des Transports, Steven MacKinnon estime « faire preuve d’un grand respect et d’une grande écoute ».
« Je comprends le sentiment des agriculteurs face à leurs terrains, à leurs fermes. Je suis moi-même issu d’une famille agricole, donc je comprends ces préoccupations-là et on va les traiter une par une », ajoute-t-il.
M. MacKinnon soutient que la société chargée du TGV et le gouvernement continueront de « consulter jusqu’à ce qu’on soit capables d’annoncer le tracé précis ».
« Je ne m’empêcherai pas d’aller à la rencontre du monde agricole et des organisations agricoles… Nous allons être à l’écoute des milieux, dont le monde », a dit le ministre du gouvernement Carney.
L’estimation du coût par Alto, oscillant entre 60 et 90 milliards de dollars, est contestée, notamment au sein de la classe politique, mais Steven MacKinnon a refusé de garantir que le coût ne dépasserait pas ces prévisions.
« L’emplacement d’une seule gare peut influencer, et de beaucoup, l’estimation qui est donnée pour un tronçon d’un projet. N’ayant pas encore choisi le tracé précis final, il reste des inconnues, voire des impondérables », a-t-il mentionné mercredi dans les couloirs du Parlement.