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Ronald Bisson ou l’idée de réunir toutes les francophonies

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

OTTAWA – L’année 2020 devait marquer la concrétisation du projet de Maison de la francophonie à Ottawa. Avec l’arrivée brutale de la pandémie, le bâtiment a dû refermer ses portes, six semaines après son ouverture. Mais pas question pour son président Ronald Bisson de baisser les bras. Pour ce Franco-Ontarien d’adoption, originaire de La Broquerie au Manitoba, l’idée de réunir les francophones de l’Ouest d’Ottawa sous le même toit est bien trop importante. Rencontre avec un militant discret, mais influent dans la francophonie ottavienne.

« Président de la Maison de la francophonie d’Ottawa, directeur des opérations pour l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne, ou encore propriétaire d’une firme de consultants, on peut dire que vous avez beaucoup de casquettes ?

Oui, mais je me sens très humble, car, beaucoup de gens ont plus de profils que moi. J’ai 70 ans, et pourtant je ne suis pas à la retraite. J’ai tellement de plaisir que je continue à temps plein présentement avec ce poste de directeur des opérations pour l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne.

J’y suis essentiellement en charge des opérations du bureau, organiser les équipements et les fournisseurs. On essaye aussi d’éplucher tous les comptes publics pour trouver des investissements postsecondaires, mais je ne suis pas leur porte-parole.

Cette Maison de la francophonie à Ottawa, on l’attendait depuis tant d’années. On se souvient que le projet avait connu de multiples retards. Est-ce une déception qu’elle ne puisse pas être ouverte physiquement ?

Tout d’abord, il faut dire que l’ouverture en janvier dernier avait été un immense succès avec plus de 700 personnes présentes. On a été ouvert physiquement six semaines, mais la pandémie a frappé nos portes, mais pas nos têtes. Nous continuons toujours à offrir des services.

L’inauguration de la Maison de la francophonie en janvier 2020. Archives ONFR+

Ces services sont-ils diminués ?

En présentiel, oui, mais virtuellement et en rayonnement, non. Nous avons par exemple une chorale virtuelle qui compte 90 ou 92 personnes. Nous allons offrir un spectacle de Noël, et nous avons une chaîne YouTube. Il y a beaucoup de choses qu’on fait à distance, et que l’on continuera de faire à distance.

On participe à toutes sortes de forums dont auparavant nous n’aurions jamais eu les fonds pour nous déplacer sur place. Il y avait récemment le Forum régional annuel du Réseau en immigration francophone de l’Est de l’Ontario, mais aussi le Réseau International des Maisons des Francophonies.

Est-ce donc un mal pour un bien la pandémie ?

Non, ça reste un mal pour un pour un mal (rires), mais il faut nager, et on a décidé de se gratter la tête pour trouver des solutions. Pour le moment, nous avons toujours 42 partenaires dans la Maison de la francophonie. Ce nombre est stable, tout comme les projets de travaux d’agrandissement du bâtiment qui ont été mis en suspens avec la COVID-19.

Pour le commun des mortels, pouvez-vous nous rappeler le but de cette Maison de la francophonie ?

C’est en fait un carrefour, une destination de la francophonie, laquelle amène des services pour l’Ouest de la ville d’Ottawa. Les 30 000 francophones de l’Ouest sont très dispersés. On sait que lorsqu’on offre un petit service dans un organisme anglophone ou que ce service est isolé dans une rue nulle part, les gens ne s’en servent pas. Quand les gens viennent ici à la Maison de la francophonie, ils savent qu’ils ont des services en français partout, et peuvent utiliser aussi les autres services sur place.

Il faut bien comprendre qu’auparavant, avoir un service en français dans l’Ouest d’Ottawa, c’était comme gagner des dollars avec un ticket de loto 6/49. Il y avait quelques associations montées par des bénévoles, c’est tout !

Tous les services sont-ils présents en permanence ?

Non, car les services n’ont pas besoin d’être là cinq jours. On ne veut par ailleurs aucun dédoublement pour les services. Par exemple, on avait besoin de services pour les gens à la retraite. On aurait pu créer l’offre de service, mais finalement, on utilise les services de l’organisme Retraite en Action. Pour nous, on ne dépense rien, et pour eux, ça fait plus d’activité, et les gagnants sont les clients qui eux ont une offre de service.

Est-ce qu’à certains moments, vous aviez douté que le projet voie le jour ?

J’ai une philosophie de vie que j’ai apprise au Manitoba comme jeune issu de la minorité francophone. On sait toujours qu’il y a une graduation dans les projets. Un projet peut être mort, mais ce n’est qu’un repos. Jamais, des communautés francophones en contexte minoritaire arrêtent à monter un projet de société parce qu’il meurt une fois. Un projet qui meurt une fois, c’est bien, s’il meurt plusieurs fois, c’est terminé. Et oui, le projet de la Maison de la francophonie est certainement passé par des moments où il était inanimé.

On entend souvent parler du CMFO pour décrire la Maison de la francophonie, mais quelle est la différence ?

La Coopérative multiservices francophone de l’Ouest d’Ottawa (CMFO) est la corporation créée depuis plus de 10 ans qui a monté le projet, qui organise les partenariats et qui offre des services directs à la population. La Maison de la francophonie d’Ottawa est l’image de marque enregistrée de cette corporation. La Maison de la francophonie est l’édifice et le site.

L’une des grandes batailles de votre vie de militant, c’est aussi le dossier de l’immigration francophone. Pourquoi ?

Je suis toujours inspiré lorsqu’il s’agit d’immigration francophone. Je suis membre de la paroisse Saint-Remi d’Ottawa, et on a fait beaucoup de travail avec les réfugiés. J’ai fait beaucoup d’études sur la question.

Je me considère comme un immigrant, même si je suis né au Manitoba, que j’ai déménagé en Ontario en 1982. Mes ancêtres sont venus de France vers 1650, donc oui je suis immigrant !

Est-ce que pour vous l’immigration représente le salut de la francophonie en contexte minoritaire ?

Pour moi l’immigration, ce n’est pas pour agrandir la petite francophonie. C’est aussi pour construire un pays. Je n’imagine jamais dire les termes d’inclusion et de la diversité. Pour moi, cela renvoie à une connotation comme c’est « nous, on est un cercle, un club, et on décide qu’on va t’inclure, qu’on va se diversifier et qu’on va utiliser de la diversité. » Ce n’est pas comme ça qu’on bâtit un pays. On est ici et tous ensemble. Quand tu es au Canada, dès que tu es résident permanent, tu as les mêmes droits que les Canadiens.

Par ailleurs, c’est aussi rare que j’utilise le terme d’immigrant, car pour moi nous sommes tous égaux, et nous sommes tous des immigrants d’une manière ou d’une autre. On travaille pour la francophonie dans toutes ses expressions, on est multi-identitaires. Ce qui nous rallie, c’est le mot francophone que le français soit notre première, deuxième ou troisième langue !

Archives ONFR+

L’Ontario a commémoré cette semaine le jour de Louis Riel. Le 16 novembre, cela a fait 135 ans que ce héros du peuple métis est décédé. En tant que Franco-Manitobain, comment voyez-vous cette commémoration ?

Pour les gens de l’Ontario, Louis Riel, c’est de l’histoire, mais pour nous c’est de la famille. Le premier lieutenant de Louis Riel était le parrain de ma grand-mère. Dans ces années là, 1870, 1875, les francophones étaient vraiment ensemble, alors quand on parle de Louis Riel, on parle de famille.

Pourriez-vous faire le chemin inverse un jour et retourner vivre dans le Manitoba ?

Quand tu changes de province, dans le fond de ton cœur, tu as toujours l’idée de retourner. Mais vient le jour où tu as des enfants, ils grandissent (rires), et un jour, ils font des petits-enfants, et on est enraciné.

Ma famille est toujours dans l’Est du Manitoba. Avant la pandémie, on se visitait souvent.

Qu’est ce qui vous a donné cette motivation de militer pour la francophonie ?

Les gens n’ont pas d’idée comme c’est gros la communauté francophone de l’Ontario. Des gens m’ont inspiré dès mon arrivée en 1982. J’ai rencontré la génération des Franco-Ontariens qui se sont battus pour la Charte des droits et libertés, mais aussi pour les écoles de langue française.

J’ai connu par exemple Jeannine Séguin de Cornwall, qui avait enseigné 55 semaines à l’École de la Résistance de Penetanguishene. J’ai aussi connu Guy Lizotte qui a participé à la mise sur pied de la radio communautaire de Hearst, Claudette Boyer ou encore Marc-Yvain Giroux. C’était des gens qui se dévouaient avec pas grand moyen dans un temps où c’était difficile d’être francophone. Ils ont gagné pour nous ! Quand tu les écoutais parler, ils motivaient ! Ils étaient d’un engagement et d’une vision incroyable !

On a commencé l’entrevue en faisant allusion à votre retraite, vous y pensez tout de même des fois ?

Si la retraite veut dire que tu fais chaque jour, ce que tu aimes, alors tu es en retraite depuis des années. Pour moi ce qui me motive, c’est la gratitude. J’ai été élevé dans une génération qui a tout eu. En 1968, quand j’ai fini ma 12e année, j’ai eu des bourses pour aller à l’université comme je venais d’une famille pauvre. Je vous l’assure, je ne suis pas capable de donner autant que j’ai reçu ! »


LES DATES-CLÉS DE RONALD BISSON :

1950 : Naissance à La Broquerie (Manitoba)

1982 : Arrivée à Ottawa. Devient par la suite directeur général de la Fédération culturelle canadienne-française.

1989 : MBA obtenu à l’Université d’Ottawa et fondation de la firme de consultants Ronald Bisson et Associé.es 

2011 : Auteur d’un rapport remarqué sur l’état de l’immigration dans l’Est ontarien

2020 : Ouverture de la Maison de la francophonie d’Ottawa dont il est le président

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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