La santé en français au Canada se dirige vers une « tempête parfaite », avertit une étude
OTTAWA — Selon un rapport national, la pénurie de main-d’œuvre dans les services de santé des communautés francophones au pays pourrait s’aggraver au cours des prochaines années sans changement de cap. Cette situation risque d’altérer la qualité des soins offerts à l’avenir pour la population francophone vivant en milieu minoritaire.
L’étude commandée par le Réseau de développement de la francophonie économique et d’employabilité au Canada avec la Société Santé en français dresse comme constat que « le statu quo menace la sécurité et la qualité des soins » pour les francophones en milieu minoritaire. Selon les auteurs, les communautés francophones en milieu minoritaire « se trouvent à l’épicentre d’une tempête parfaite ».
En raison du vieillissement de la population et du personnel de santé, la demande de soins augmentera plus vite que la capacité de formation des nouveaux professionnels bilingues. De plus, la formation de la main-d’œuvre francophone locale dans les universités et collèges serait insuffisante pour combler ces pénuries.
Si la main-d’œuvre en santé affiche une croissance annuelle de 2,7 %, notent les auteurs de l’étude, près d’un travailleur sur cinq (17,9 %) a 55 ans et plus et prendra sa retraite à court ou moyen terme.
La pénurie va passablement s’aggraver pour les infirmières et les psychologues, qui sont les deux professions les plus à risque d’être touchées par le manque de main-d’œuvre en français, suivies par la médecine familiale. Affichant « le moins d’effectifs infirmiers en proportion de la taille de sa population », l’Ontario doit combler un manque de 25 000 professionnelles, un défi de taille « ce qui accentuera la tension dans les zones francophones », note aussi l’étude.
Les auteurs tempèrent l’optimisme lié à l’immigration francophone en santé en soulignant un frein majeur : l’absence de mécanismes de reconnaissance des acquis. Sans une validation réelle des diplômes, l’apport migratoire francophone se traduit par « un gaspillage de talents », qualifient-ils.
Ils affirment que le maintien de la situation actuelle entraînerait de « manière exponentielle des disparités régionales et linguistiques ». De plus, des régions rurales deviendraient « des déserts médicaux pour les francophones, les obligeant à se faire soigner en anglais ou à renoncer aux soins ».
« À force de se renvoyer la balle, les différents paliers de gouvernement achèveront de diluer les responsabilités, actant de facto la disparition des services de santé sécuritaires en français hors des grands centres urbains », présentent les auteurs.

L’exigence de l’anglais pour les professionnels dans certaines provinces constitue aussi un « filtre discriminant » qui limite les possibilités pour des travailleurs de la santé francophones, mentionne le document.
Manque de données
Le manque de données pour les soins de santé en français est aussi exposé dans le rapport comme un « trou noir ». Certaines personnes francophones hésitent à se déclarer bilingues dans leur travail par crainte d’être surchargées, tandis que d’autres affirment parler français, mais pas assez couramment pour offrir un soutien médical complet. Cela résulte en « une lacune opérationnelle majeure qui empêche toute planification basée sur des aspects tangibles », est-il exposé.
À titre d’exemple, les auteurs de l’étude affirment qu’il est difficile de chiffrer exactement de manière globale la pénurie de main-d’œuvre en français d’ici 2035 à l’échelle nationale.
« Il n’y a pas de données claires sur la localisation des francophones, sur le genre de services requis, ni sur le nombre de personnes qui demandent leurs services en français; nous manquons également de données claires sur l’offre de services », énumère Antoine Désilets, directeur général de la Société Santé en français, en conférence de presse.
Des solutions
L’étude offre plusieurs pistes de solutions pour corriger ce statu quo avec 2035 comme horizon, à commencer par une meilleure collecte de données par une instance fédérale. Ou encore : la reconnaissance du français comme compétence clé, mais aussi un recrutement international assorti d’une intégration communautaire. Est évoqué par ailleurs : le déploiement de technologies, comme l’intelligence artificielle pour la télésanté, à titre d’outil de soutien.
D’ici les trois prochaines années, ils proposent de stabiliser les effectifs en plus de lancer des projets pilotes pour ensuite institutionnaliser les formations et le recrutement jusqu’en 2032, et enfin assurer la pérennité et la priorité des soins en français à l’horizon 2035.
Des pénuries de main-d’œuvre sont anticipées dans le secteur de la santé jusqu’en 2033-2034, ce qui amène Antoine Désilets à affirmer que « si nous sommes en mesure de commencer dès maintenant, la pénurie pourra se résorber un peu plus rapidement. »
« Cela me rappelle le dicton : le meilleur moment pour planter un arbre, c’était hier; le deuxième meilleur moment, c’est aujourd’hui. Il faut qu’on commence quelque part… Ultimement, ce qu’on cherche à éviter, c’est que cette pénurie devienne la norme », dit-il.
La méthodologie de l’étude s’appuie sur les données des recensements 2016 et 2021 de Statistique Canada et les projections sur le marché du travail du gouvernement canadien. Elle intègre des consultations qualitatives menées auprès des 16 réseaux de la SSF et des 12 organismes du RDÉE Canada.