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Stéphane Gauthier, poursuivre l’oeuvre de Paulette Gagnon

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

SUDBURY ­­– Stéphane Gauthier est mieux connu comme directeur général du Carrefour francophone et président de la Place des Arts de Sudbury. Dans une autre vie, il était un chroniqueur culturel à Radio-Canada. Mais un jour, il a laissé de côté cette sécurité d’emploi pour œuvrer dans le milieu culturel. Il nous parle de la littérature, de ses espoirs et ses inquiétudes pour la relève, et du vide laissé par le décès soudain de Paulette Gagnon. Entretien avec un pilier de la communauté sudburoise.

« La Place des Arts est devenue le projet phare de la francophonie à Sudbury. Pourquoi cette initiative rassemble-t-elle autant de membres de la communauté ?

La Place des Arts, c’est un aboutissement culturel. Il y a des gens qui contribuent à la campagne ou qui s’impliquent d’une manière ou d’une autre parce qu’ils sentent qu’ils finissent un travail inachevé depuis les années 1970. On est en train de boucler une boucle.

D’avoir un lieu où l’on se sent chez nous, où l’on peut créer et s’épanouir… Ce n’est pas la solution à tout, mais c’est une embûche de moins. À un moment où l’identité franco-ontarienne se complexifie et se diversifie, nous avons besoin des arts pour nous guider. Nous avons besoin de créer.

Le projet a été mené longtemps par Paulette Gagnon. Aujourd’hui marque le deuxième anniversaire de son décès. Que fait-on pour combler un tel vide ?

Paulette était une force de la nature. Elle ne doutait pas du succès du projet. Dès le début, elle avait une conviction intuitive qu’on allait réussir.

Il n’y a pas une personne qui pourrait remplir ses souliers, mais on a grandi en travaillant avec elle. Je pense à Martin Lejeunesse et au vice-président Alain Richard, un jeune qu’on ne connaissait pas avant, qui donnent des heures et des heures au projet. Paulette nous a légué son savoir-faire. Maintenant, il faut juste continuer à suivre ses pas.

Paulette Gagnon est décédée le 12 octobre 2017 dernier à l’âge de 62 ans. Archives ONFR+

Dès votre arrivée à Radio-Canada, vous avez participé à la création du Prix des lecteurs. Comment l’idée s’est-elle concrétisée ?

J’ai eu la chance de travailler avec Alain Dorion. C’est le premier directeur qui a imposé un quota de musique franco-ontarienne dans la programmation. Il a créé un milieu où il y avait une grande ouverture, une curiosité et même une exigence de faire de la place aux créateurs d’ici.

Je suis arrivé à la station avec une maîtrise en littérature franco-ontarienne et la conviction que les œuvres littéraires d’ici sont riches, mais qu’elles ne rencontrent pas leur public.

Le Prix des lecteurs franco-ontariens a été créé avec l’intention de faire participer les auditeurs. Je voulais que les gens lisent les œuvres et se demandent vraiment si c’est bon. La première année, ça a plus ou moins bien marché. Mais lorsqu’on a rendu les œuvres accessibles dans les bibliothèques municipales, aussitôt qu’il y avait un lien entre le discours public à la radio et la circulation des biens culturels, pouf !

En 2005, vous avez quitté cet emploi pour travailler au Carrefour francophone. Qu’est-ce qui vous a poussé à faire cette transition ?

Mon travail au Carrefour, c’est un peu une continuation de ce que je faisais à Radio-Canada.  J’ai eu la chance d’être mandaté par Radio-Canada pour collaborer avec Prise de Parole et le Centre FORA pour fonder un salon du livre. Tout d’un coup, en plus d’être chroniqueur artistique, je suis rendu diffuseur, programmateur et animateur du Salon du livre.

Dans le fond, je m’engage là où je pense que je peux faire une différence. Quand le poste de directeur artistique au Carrefour a été affiché, j’ai trouvé une autre façon de faire une différence. Je suis parti pour changer d’air, me disant que je reviendrai à Radio-Canada dans un an. Mais je ne suis jamais retourné.

Après six ans d’exil au Québec pour faire une maîtrise en Lettres, vous êtes revenu à Sudbury. Bien des gens qui font ce parcours ne reviennent pas. Qu’est-ce qui vous a ramené ici ?

Ma maîtrise était un exercice théorique qui venait répondre à des questions personnelles fondamentales. Je voulais aussi faire l’expérience d’un lieu où le français est majoritaire.

Mais après tout ça, j’avais besoin d’être dans l’action et j’étais déjà engagé dans la communauté de Sudbury. J’ai fait partie de L’Orignal déchaîné, j’ai été stagiaire à Prise de parole, j’ai fait du théâtre communautaire… À l’époque, je rêvais d’ouvrir une librairie ici.

La littérature prend-elle toujours une place importante dans votre vie ?

Je m’en nourris quotidiennement. Je me lève tôt pour lire le matin, et ça oriente ma journée. Sinon, je suis comme une boussole qui a perdu le nord. J’ai besoin de m’ancrer dans l’essentiel.

Ces jours-ci, je relis Jean Éthier-Blais. Ostracisé par le monde universitaire parce qu’il s’en foutait de la théorie, il était un grand lecteur classique, excessivement cultivé.

Vous avez œuvré pour faire renaître des projets culturels comme la Slague et la Place des Arts. Ce sont des institutions qui ont connu des hauts et des bas au fil du temps. Avez-vous des inquiétudes quant à leur avenir ?

Si l’on regarde les années 70 avec la gang de CANO, il y avait une foule et un assez grand potentiel de spectateurs parce qu’il y avait beaucoup de jeunes. Il suffit de regarder les casiers vides dans les écoles secondaires pour constater une différence notable. Le Nord vit une décroissance.

Image représentant la future Place des Arts de Sudbury. Gracieuseté

Ce disant, on n’a jamais eu autant d’institutions. Il y a une certaine jeunesse qui cultive ses repères culturels à travers notre programmation.

C’est sûr qu’il y a des institutions qui en font moins qu’avant. On n’a plus le département de français qu’on avait à l’Université Laurentienne. C’est une discipline qui a donné beaucoup à la communauté ici, beaucoup d’artistes, de journalistes, de communicateurs, d’animateurs, de programmateurs… Mais maintenant, les départements d’histoire et de théâtre en font beaucoup.

Comment la région de Sudbury parvient-elle à surmonter ce déclin démographique ?

On a aussi toujours réussi à attirer des gens d’ailleurs. Si l’on regarde la feuille de route des créateurs de Sudbury, on se rend compte que la grande majorité d’entre eux ne proviennent pas de Sudbury.

Robert Dickson ne venait pas d’ici. Marcel Aymar, Brigitte Haentjens et Jean-Marc Dalpé ne viennent pas d’ici. Gaston Tremblay, les Paiements et denise truax viennent de Sturgeon Falls. Ce sont des gens qui sont super associés au milieu, mais ils viennent d’ailleurs. Je crois que Sudbury continue d’être un pôle d’attraction.

Vous avez grandi à Elliot Lake, mais vous avez aussi vécu à Toronto. Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Mon père a eu un grave accident de mine, donc il est allé étudier l’informatique à Toronto. On n’avait pas beaucoup de moyens, on n’avait pas de voiture, donc on se déplaçait sur le pouce.

J’ai vécu trois ans à Toronto, où j’ai fréquenté une école anglaise alors que je ne comprenais pas l’anglais. Être étranger dans mon propre pays, c’était un choc. J’étais vraiment submergé dans un univers où je ne me reconnaissais pas, où je n’avais pas de repères. Mais j’ai aussi connu plein de familles que je n’aurais pas connues autrement.

Vous aviez de la famille installée à Toronto ?

Mes parents viennent de très grandes familles du Témiscamingue. Ils étaient 13 chez mon père, huit chez ma mère. La grande majorité d’entre eux sont devenus des exilés économiques.

Il avait une grosse colonie du Témiscamingue à Elliot Lake. Quand on a déménagé à Toronto, on a aussi retrouvé de la famille là-bas : une grand-tante qui était bibliothécaire, un grand-oncle qui était directeur d’école…

C’est un peu comme les nouveaux arrivants fonctionnent aujourd’hui : les réseaux de gens qui se parlent, les parentés élargies qui s’aident à se réunir et à se reconstruire une vie.

J’ai encore des liens avec ma grand-tante qui était comme une grand-mère quand j’étais à Toronto. »


LES DATES-CLÉS DE STÉPHANE GAUTHIER

1968 : Naissance dans le Témiscamingue québécois

1969 : Déménagement à Elliot Lake

1978 : Arrivée à Sudbury

1992 : Début d’une maîtrise en littérature franco-ontarienne à Sherbrooke

1998 : Retour à Sudbury en tant que chroniqueur littéraire pour Radio-Canada

2005 : Devient le directeur artistique du Carrefour francophone 

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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