À Sudbury, les nouveaux arrivants francophones rencontrent des obstacles sur le marché de l'emploi. Photo : Canva
Société

Sudbury : la dure réalité du marché de l’emploi pour les nouveaux arrivants francophones

À Sudbury, les nouveaux arrivants francophones rencontrent des obstacles sur le marché de l'emploi. Photo : Canva

SUDBURY – Alors que la ville de Sudbury connait une hausse sans précédent de nouveaux arrivants francophones, son marché de l’emploi reste un défi pour ceux qui souhaitent y bâtir un avenir. Entre les barrières linguistiques, la non-reconnaissance des diplômes étrangers, et la prédominance de l’anglais dans le bassin d’emploi, voici la réalité des nouveaux arrivants, bien souvent contraints de repartir à zéro.

Depuis quelques années, Sudbury s’impose comme une destination de choix pour les immigrants d’expression française. En cinq ans, le nombre de nouveaux arrivants francophones est passé de 15 à presque 500, d’après Immigration, Réfugiés, et Citoyenneté Canada (IRCC). Attirés par la promesse de débouchés francophones à Sudbury, les nouveaux arrivants se heurtent à la prédominance de l’anglais.

« En règle générale, le marché est dominé par l’offre de travail en anglais, et, même quand on recrute des francophones, il est vivement recommandé que ces francophones puissent interagir avec des partenaires extérieurs en anglais », dit Francis Semou, le coordonnateur des services en établissement de la Communauté accueillante francophone (CFA).

En tant qu’organisme d’accueil, la CFA, aux côtés du Centre de santé communautaire du Grand Sudbury (CSCGS), collabore avec la municipalité pour faciliter l’accès des nouveaux arrivants francophones au marché de l’emploi. « On les encourage à soutenir les immigrants francophones en les recrutant et en leur donnant accès au bénévolat pour des activités de la ville ».

Mais avec un taux de chômage qui s’élève actuellement à 6,1 %, le marché de l’emploi à Sudbury s’avère de plus en plus compétitif. Sur le terrain, le marché privilégie nettement les candidats anglophones, bilingues, et formés au Canada, au détriment des nouveaux arrivants tout aussi qualifiés. « Le chômage des francophones est plus élevé que la moyenne des autres personnes ici à Sudbury », constate-t-il.

Le français toujours en marge

À son arrivée à Sudbury en septembre 2024, Nfassoumane Dramé a cherché du travail pendant plus d’un an. « J’avais eu beaucoup d’entrevues, mais mon anglais n’était pas aussi convaincant qu’ils le voulaient », dit l’étudiant d’origine guinéenne, qui s’apprête à entamer sa dernière année d’études en construction et exploration minière au Collège Boréal.

Il suit actuellement des cours d’anglais pour augmenter ses chances de décrocher un poste dans une mine à Sudbury. « Nos professeurs à l’école nous envoient souvent assister à des séminaires, des activités, et des ateliers liés à la mine. Et on nous dit toujours qu’à Sudbury, si tu ne parles pas anglais, tu ne peux pas travailler dans le secteur minier ».

Pour Vanelle Kougang, une jeune Camerounaise bilingue nouvellement diplômée en presciences de la santé et comme préposée au soutien personnel au Collège Boréal, le marché de l’emploi est difficile à percer. Elle postule pour des emplois depuis quatre mois, sans aucune réponse. Pourtant, c’est précisément en apprenant que l’Ontario cherchait à attirer davantage de travailleurs francophones en milieu minoritaire — notamment en santé — qu’elle a choisi de s’installer à Sudbury.

« Quand on étudie, on nous dit qu’être bilingues est un plus parce que l’Ontario en a vraiment besoin. On vient parce qu’on fait confiance à l’Ontario, à Sudbury. On nous dit qu’ils veulent des francophones, mais on ne nous prend pas », confie-t-elle. « On voudrait qu’ils nous valorisent ».

Entrée express, une promesse non tenue?

À Sudbury, une grande partie des nouveaux arrivants francophones sont des travailleurs qualifiés venus à travers l’immigration économique, dit Gouled Hassan, directeur du Contact interculturel francophone de Sudbury (CIFS). C’est à travers Entrée Express, l’un des programmes d’immigration économique que les nouveaux arrivants, à partir de leurs pays d’origine, soumettent un dossier de candidature.

À la réception des dossiers, l’IRCC sélectionne les profils dont l’expertise et les qualifications répondent au besoin de l’économie locale. Les candidats admis arrivent alors au Canada en tant que résidents permanents.

Pour Gouled Hassan, le directeur du Contact interculturel francophone de Sudbury (CIFS), les immigrants économiques ne devraient pas faire face à autant d’obstacles. Photo : gracieuseté de Gouled Hassan

« Ils viennent avec ces expertises dans le but de s’intégrer économiquement et de décrocher un emploi le plus tôt possible. Mais quand ils arrivent sur le terrain, l’espoir qu’ils avaient ne s’accorde pas à la réalité qu’ils sont en train de vivre. Il y a une vraie discordance ».

Souvent, des travailleurs qualifiés voient leurs diplômes ignorés dans leurs domaines, alors qu’ils ont été admis au pays sur la base de ces compétences. « Il y a un manque d’éducation de la communauté locale pour qu’elle comprenne que, même si une personne possède des diplômes étrangers et une expertise venue d’ailleurs, elle peut quand même œuvrer dans son domaine ».

Au-delà de l’aspect administratif, le directeur estime que les défis que rencontrent les nouveaux arrivants sur le marché de l’emploi découlent en partie de préjugés. « Il y a aussi, on ne va pas se mentir, un certain niveau de discrimination. Ces personnes sont différentes du tissu social et du tissu racial de la communauté ».

Reconversion, retour aux études, prêts étudiants

En Côte-d’Ivoire, Aguié Narcisse Keke détenait dix ans d’expérience en raffinage. Il avait également trois diplômes, dont un BTS en gestion commerciale et une licence en marketing. Il arrive au pays grâce au programme Entrée Express comme résident permanent en septembre 2022. « Tout ce que j’avais comme expérience estudiantine en Côte-d’Ivoire n’était pas reconnu ici », dit-il.

Son rêve a toujours été de devenir gendarme. Il pense à faire des études au Collège Boréal. « Ce rêve-là s’est brisé, parce qu’il y avait aussi la barrière de la langue ». Il choisit alors de se reconvertir dans le domaine de l’éducation spécialisée à l’Université Laurentienne.

Père de quatre filles, M. Keke perçoit le Régime d’aide financière aux étudiants de l’Ontario (RAFEO) pour subvenir aux besoins de sa famille. « Le RAFEO est quand même consistant. J’ai deux sources de revenus secondaires. Mais le RAFEO est la principale ».

Confiant qu’il trouvera un emploi dans le milieu de l’éducation francophone, il voit ce prêt comme un investissement sur le long terme. « C’est vrai que je m’endette aujourd’hui, mais demain, quand je vais sortir avec un diplôme, il sera reconnu dans tout le Canada. Il y aura de l’opportunité. Je suis convaincu que j’aurai de l’emploi ».

Aguié Narcisse Keke, père de quatre filles et étudiant à la Laurentienne, s’est reconverti dans le domaine de l’éducation spécialisée. Photo : Aïssatou Odia Barry / ONFR

Pour Jacques Amokan, un résident permanent également ivoirien, le marché de l’emploi ontarien a demandé beaucoup d’adaptation de sa part. Arrivé à Whitby en mars 2025 aussi avec le programme Entrée Express, il a neuf ans d’expérience en tant que banquier en Côte-d’Ivoire ainsi que deux licences.

« J’avais vraiment pour ambition de continuer dans la banque. Mais tout de suite, il y a une réalité frappante qui s’est imposée : la langue », explique-t-il. Pour soutenir sa famille en Côte-d’Ivoire, il devient trieur et réparateur à Durham Pallet Service pendant plus d’un an. La nuit jusqu’au matin, il effectue également des livraisons et courses Uber.

S’il lui reste encore deux ans d’études en éducation à la Laurentienne, M. Amokan reconnait que les programmes d’immigration ciblant les travailleurs qualifiés francophones restent en deçà de leurs promesses.

« On se dit que, comme le pays a besoin de main-d’œuvre dans les domaines qui nous ont fait venir ici, on pourra être opérationnel immédiatement », dit-il, « la vitesse à laquelle on pensait s’intégrer n’est pas aussi concrète ». Pour éviter ces délais, il réclame plutôt des formations adaptées qui permettraient aux nouveaux arrivants qualifiés d’exercer leur métier sans devoir tout recommencer à zéro.