Antisèches de Sébastien L. Chauzu, publié aux éditions Prise de parole
Chroniques

Suggestion de lecture : quand le malheur des uns fait le bonheur des autres

Antisèches de Sébastien L. Chauzu, publié aux éditions Prise de parole

Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.

[CHRONIQUE]

J’ai grandi dans une famille de garagistes automobiles où j’entendais souvent dire que « le malheur des uns fait le bonheur des autres », proverbe qui s’applique d’ailleurs à de nombreux métiers : médecin, plombier, électricien, etc. Bref, on les voit rarement quand tout va bien! Le roman Antisèches de Sébastien L. Chauzu, publié aux éditions Prise de parole, va te faire ressentir ce plaisir coupable : le malheur du personnage principal va faire ton bonheur de lecture!

Tu connais forcément l’expression : « Il ne faut pas juger un livre sur sa couverture »? Eh bien c’est exactement l’inverse qui s’est produit pour moi! La couverture d’Antisèches de Sébastien L. Chauzu (éditions Prise de Parole) m’a parlé. Va savoir pourquoi, mais ses dessins m’ont murmuré des sons lointains, tribaux, rauques, car ils m’ont fait penser à ceux des premiers hommes sur les murs des cavernes préhistoriques. On appelle ça de l’art pariétal. Tu ne connaissais pas? Je te rassure, moi non plus, j’ai appris l’expression en rédigeant cette chronique!

Antisèches de Sébastien L. Chauzu, publié aux éditions Prise de parole

Je n’ai pas été déçue : ce livre, c’est de l’art pariétal émotionnel, car le personnage principal est un « homme préhistorique » qui a du mal à gérer ses émotions et même, avouons-le, à prendre pleinement possession de sa vie. Les dessins sur la couverture du livre comme le raton laveur et le poisson n’ont pas été choisis au hasard. Ils symbolisent ses culs-de-sac émotionnels (j’y reviendrai!).

Mais commençons par le commencement : Ed Clauss, écrivain raté, vit dans la ville canadienne fictive de Shakleton avec sa conjointe Ana. Son monde s’écroule lorsqu’il reçoit des lettres anonymes dans lesquelles il découvre qu’elle le trompe. Ed tente alors de deviner qui se cache derrière la dénonciation. Quelques semaines plus tard, Ana le quitte… Bref, vie de rêve! Perdu, il s’enfonce dans une spirale loufoque : on observe sa chute avec un soupçon de compassion et une grosse dose d’humour.

On réalise vite que la rupture n’est qu’une toile de fond camouflant une crise identitaire dormante. Cela fait un moment qu’Ed est à la dérive… Ironie : il s’était acheté depuis peu un petit bateau pour impressionner sa douce, mais trop tard, l’iceberg était déjà devant lui. Son couple a coulé. Pour détourner son attention de l’échec amoureux, Ed se focalise sur un raton laveur imaginaire (il pense qu’il y en a un dans son garage) et rêve de le prendre en flagrant délit. Et que dire de ce poisson décoratif dans son salon qui le toise? Ce souvenir de vacances acheté avec Ana lui rappelle leur passé disparu. Les dessins sur la couverture ne sont pas anodins, ils sont des miroirs des tourments d’Ed.

Il m’a fallu quelques chapitres pour entrer dans ce roman : le ton ironique n’est pas tout de suite évident, mais lorsque l’on comprend que le livre se veut décalé, on se met à le dévorer. Pourquoi? Car derrière son image de looser, image d’ailleurs que ses amis et voisins lui collent à la peau, Ed est bien plus que ça : ses écorchures personnelles, ses douleurs émotionnelles et ses échecs professionnels nuancent vite ce personnage au premier abord excessif, à la limite du grotesque. On découvre qu’il s’est perdu de vue depuis plusieurs années. Sa rupture est la virgule finale, celle qui casse sa phrase existentielle : il n’a désormais plus le choix que d’avancer. Il s’est accroché à Ana comme un naufragé sur un radeau. Enfin, tu l’as compris avec toutes mes métaphores maritimes, Ed coule, et nous, lecteurs voraces, nous n’attendons qu’une chose, le voir toucher le fond (le fameux « le malheur des uns fait le bonheur des autres! »).

Sébastien L. Chauzu – Crédit photo Kayla Blackmore

La plume de Sébastien L. Chauzu va droit au but, sans envolées ni prétention poétique comme celle de David Ménard, évoquée dans cet article. L’auteur a cependant une écriture agréable et il est facile de se laisser porter par son univers comme celui d’Andrée Christensen dont je parle ici. À mesure que la lecture avance, on se surprend à attendre avec curiosité le prochain rebondissement, souvent cocasse, qui viendra s’abattre sur le pauvre Ed, occupé à noyer son chagrin dans des commandes Amazon. Ed est touchant, comme les personnages secondaires pleins de dualité à son image : son éditeur Bob est un salaud avec un cœur, son amie Grace est une midinette pas si idiote que ça et son ex Ana le quitte avec une brutalité qui cache une blessure profonde.

Petit lecteur vorace, je te le confirme, ce livre est à dévorer sans culpabilité!

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.