Culture

Trop d’artistes, pas assez de scènes en Ontario français

OTTAWA – Après plus de 30 ans de carrière musicale, Jean-Marc Lalonde regarde aujourd’hui son groupe Hey, Wow ralentir progressivement. Malgré un nouvel album lancé en 2025, une identité artistique forte et des spectacles festifs mêlant folklore, rock et accordéon, les dates se font rares.

Le groupe a assuré le 21 mars dernier la clôture de La Nuit sur l’étang avec un spectacle haut en couleur. Mais, depuis, peu d’occasions se sont présentées.

« C’était peut-être là le dernier spectacle. On n’a rien qui s’en vient », confie le musicien franco-ontarien, qui a aussi été maître de cérémonie de La Nuit sur l’étang.

Derrière cette réalité se cache un problème plus large : un milieu culturel franco-ontarien fragilisé par le manque de financement, la multiplication des artistes, la difficulté à remplir les salles et l’absence d’infrastructures solides pour accompagner les groupes indépendants.

Une « bête étrange » difficile à vendre

Jean-Marc Lalonde décrit lui-même la formule du groupe comme « une bête étrange ». « Quand on a lancé Hey, Wow, beaucoup d’acheteurs pensaient qu’on faisait du rigodon », raconte cet artiste originaire de La Fontaine.

Jean-Marc Lalonde (en rouge), du groupe Hey, Wow, avait animé la 53e Nuit sur l’étang. Photo : Dominique Demers/ONFR

« Ce n’est pas du country. Ce n’est pas du traditionnel non plus. Les gens comprennent après avoir vu le spectacle. Mais le concept comme tel est difficilement vendu », explique l’artiste, dont le groupe est passé d’une cinquantaine de dates annuelles à une dizaine aujourd’hui. Le musicien estime aussi que l’accordéon demeure moins « vendeur » en Amérique du Nord.

« Avec les chansons à répondre, (forme de chant alterné où les chanteurs entonnent une phrase que l’assemblée ou le chœur répète en écho) on n’a pas besoin de connaître la chanson pour chanter avec l’artiste. Ça a toujours fait partie de ma culture et je ne suis pas certain qu’on retrouve ça ailleurs aussi souvent, mais chez nous, c’est quelque chose d’important », ajoute-t-il.

Cette singularité constitue justement la force du groupe, estime Patrick Bourbonnais, consultant culturel et agent du milieu artistique franco-canadien. « C’est très niché comme projet artistique. Mais c’est ce qui en fait aussi la beauté », affirme-t-il.

« Il y a énormément d’offres »

Selon plusieurs intervenants, les artistes francophones sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux que les occasions de se produire sur scène.

« En ce moment, il y a énormément d’offres et d’artistes qui démarrent et de groupes établis qui continuent de persister. Pour chaque style musical, il y a beaucoup d’artistes talentueux qui mériteraient tous une place », explique Nicolas Formell, responsable de la programmation à Réseau Ontario, un organisme qui soutient la diffusion et le rayonnement des arts de la scène francophone en Ontario.

« Mais les programmations des festivals et des salles de spectacle ne sont pas extensibles, et les budgets des diffuseurs tendent plutôt à diminuer », déplore-t-il. Les salles cherchent aussi à diversifier leurs programmations afin de rejoindre différents publics : humour, théâtre, musique urbaine, spectacles familiaux ou artistes issus de groupes sous-représentés. Même au sein de Contact Ontarois, les règles ont changé.

« Avant, un artiste pouvait revenir une année sur deux. Maintenant, nous attendons parfois deux ans avant de reprogrammer un même projet, même si nous l’aimons beaucoup, simplement parce qu’il faut laisser de la place aux nouveautés et à d’autres styles artistiques », ajoute M. Formell.

« Aujourd’hui, il faut plaire à tout le monde », résume Patrick Bourbonnais, agent de spectacles au Groupe JKB. Photo : gracieuseté

Selon Patrick Bourbonnais, les diffuseurs sont aussi contraints de répondre à de nouveaux critères de représentation. « Les diffuseurs tiennent également compte des enjeux de diversité, des communautés LGBTQ+, des Premières Nations, Métis et Inuit, tout en cherchant à rajeunir leur public. Ce n’est plus uniquement une question de qualité artistique », relève-t-il.

De détailler : « On nous dit par exemple : vous êtes quatre hommes et on cherche plutôt une figure féminine ou une représentation queer ».

« Maintenant, j’aime ce que je fais »

Pour survivre, plusieurs artistes franco-ontariens doivent désormais cumuler plusieurs projets ou occuper un autre emploi à temps plein. Jean-Marc Lalonde, lui, enseigne désormais à temps plein après avoir vécu pendant des années uniquement de la musique.

« Avant, quand je faisais de la musique 100 % du temps, je faisais ce que j’aimais. Maintenant, j’aime ce que je fais », dit-il. D’ailleurs beaucoup de groupes et de musiciens de sa génération ont quitté le domaine, notamment faute de structures d’accompagnement.

À cela s’ajoute la transformation complète du modèle économique musical. « Personne n’achète de musique, tout le monde le veut gratuitement », déplore Jean-Marc Lalonde.

Les revenus provenant des plateformes numériques demeurent faibles, explique Patrick Bourbonnais, qui rappelle qu’aujourd’hui, le revenu principal est la présentation de spectacles. Selon lui, même ce modèle devient plus fragile dans un contexte où le public sort moins et où les diffuseurs hésitent davantage à prendre des risques financiers.

« Les festivals ont moins de financement, les salles ont du mal à remplir leurs sièges et le public sort moins qu’avant. Tout ça crée un cercle difficile pour les artistes comme pour les diffuseurs », décrit Nicolas Formell.

« Ça devient difficile pour un artiste d’être programmé chaque année, ou même tous les deux ans, dans les mêmes festivals », observe Nicolas Formell, responsable de la programmation à Réseau Ontario. Photo : gracieuseté

Le soutien culturel demeure aussi insuffisant aux yeux des acteurs du milieu. « Le Québec demeure le champion au niveau des structures d’accompagnement et du financement culturel. Là-bas, la culture est considérée comme une priorité et les fonds publics sont investis massivement pour soutenir les projets artistiques », explique Patrick Bourbonnais.

Selon lui, cette vision contraste avec celle qui domine souvent ailleurs au pays. « En Ontario ou dans d’autres provinces, la musique est davantage perçue comme de l’entertainment que comme un enjeu culturel. » Dans ce sens, il appelle à un meilleur soutien public et à des structures d’accompagnement plus solides afin de permettre aux artistes franco-ontariens de développer davantage leurs carrières et leurs tournées.

De son côté, Nicolas Formell estime que les artistes gagneraient à s’ouvrir à d’autres marchés et à miser davantage sur la promotion dans les réseaux sociaux. « Ça prend une équipe derrière qui assure la promotion, la gestion, la planification des tournées et toute la gérance du groupe. »

Nicolas Formell observe d’ailleurs que les artistes autoproduits et autogérés ont de plus en plus de difficulté à suivre le rythme imposé par l’industrie actuelle.

Malgré les difficultés, Jean-Marc Lalonde continue de monter sur scène à l’occasion.
« Je suis rendu au point où je fais des apparitions ici et là, et ça me fait plaisir de le faire. Mais je ralentis », conclut le leader de Hey, Wow, pour qui la virgule du nom du groupe est importante, « parce qu’on ne s’est jamais vraiment pris au sérieux ».