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Trouver un vaccin contre le sida, le défi du docteur Jean-Philippe Julien

Temps de lecture : 5 minutes

TORONTO – L’équipe du chercheur franco-torontois étudie, à l’échelle moléculaire, comment les humains développent des réponses immunitaires pour se protéger contre les pathogènes qui les infectent. Ses recherches sur les anticorps pourraient contribuer à la découverte d’un vaccin contre le VIH-sida.

Le traitement thérapeutique a fait des progrès constants ces dernières années, permettant aux personnes atteintes du virus de l’immunodéficience humaine (VIH) de vivre quasiment normalement, en prenant quotidiennement des médicaments antirétroviraux, et d’éviter l’escalade vers le sida (syndrome d’immunodéficience acquise).

Du côté des outils préventifs les plus récents, la prophylaxie pré-exposition (PrEP) permet aux personnes séronégatives qui courent un risque élevé d’éviter la contamination.

Mais dans les laboratoires de recherche du monde entier, y compris à Toronto, un autre enjeu est en train de se jouer : celui du développement d’un vaccin. Il ne s’agit pas d’un sprint final, mais d’une course de fond truffée d’impasses, où chaque début de piste sérieuse est méticuleusement examiné.

Le docteur Julien en sait quelque chose. Le vaccin est au centre de ses travaux depuis cinq ans. Il y a consacré son doctorat et son post-doctorat avant de devenir titulaire de la chaire de recherche du Canada en immunologie structurale, à l’hôpital pour enfants SickKids, où il est également membre de l’Institut de recherche en médecine moléculaire.

Les anticorps, la clé d’un problème complexe

Au vingtième étage du réputé établissement torontois, dans une forêt de pipettes, microscopes et autres incubateurs, son équipe – une quinzaine de scientifiques – explore différentes hypothèses, expérimente, évalue, inventorie, concentrant ses efforts sur une protéine qui est loin d’avoir révélé tous ses secrets : l’anticorps.

« Dans tous les vaccins qui ont fonctionné auparavant pour d’autres infections, les anticorps constituent la composante du système immunitaire qui fait une corrélation le plus souvent avec la protection du corps humain », explique le chercheur.

L’unité de recherche travaille sur deux fléaux mondiaux : le VIH et le paludisme. Crédit image : Rudy Chabannes

« On essaie de comprendre comment ils sont produits, comment ils s’inscrivent dans la mémoire du corps, comment ils reconnaissent les pathogènes à une échelle moléculaire et comment ils peuvent être produits sur une très longue période », précise-t-il. « On ne veut pas être protégé pour quelques jours, mais pour plusieurs années. »

La principale difficulté à surmonter réside dans l’extrême diversité du virus qui comprend plusieurs sous-types et mutations.

« On ne peut pas s’ajuster d’une année sur l’autre comme on le fait pour la grippe », compare le scientifique. « Il n’y a pas cet aspect saisonnier. Si on veut un vaccin efficace contre le VIH, il faut que les anticorps soient capables de reconnaître toutes les souches en même temps. »

Pour ne rien arranger, le virus s’est paré d’une protection additionnelle autour de lui : des molécules de sucre brouillent le radar des anticorps.

Troisième est dernier obstacle : sa surface, très dynamique, présente plusieurs conformations, mais une seule est importante pour l’infection. « L’anticorps doit reconnaître précisément cette conformation pour empêcher le virus d’infecter une autre cellule. »

De nouvelles perspectives depuis dix ans

Une vaste étude, menée en 2010 à l’échelle mondiale, a complètement relancé les espoirs de la communauté scientifique. Une centaine d’anticorps capables de gérer les trois barrières (diversité, sucre, conformations) ont en effet été identifiés, chez différentes personnes.

« On ne comprend pas encore pourquoi ces individus rares ont développé ça », admet M. Julien, « mais cela signifie qu’un vaccin est possible. La question est de savoir comment enseigner au système immunitaire de tout le monde à produire ces 100 types d’anticorps. On n’a jamais trouvé un anticorps capable d’éradiquer toutes les souches, mais si on en combine trois d’entre eux, on peut y arriver à 100 %. »

Jean-Philippe Julien a ouvert les portes de son laboratoire à ONFR+. Crédit image : Rudy Chabannes

Au cours des cinq dernières années, les chercheurs sont parvenus à injecter plusieurs vaccins pour entraîner le système immunitaire à développer ces anticorps.

« Il a fallu une dizaine de doses pour être capable de faire ça », relate le Franco-Torontois. « Dans les cinq à dix prochaines années, une des frontières que nous devrons franchir, ce sera de raccourcir le nombre et la fréquence des doses pour être capable de proposer un vaccin le moins dispendieux et plus efficace possible », anticipe-t-il.

Un des plus grands enjeux de notre ère scientifique

Les chercheurs de l’hôpital SickKids s’intéressent aussi à de nouveaux concepts de vaccin. Par exemple, au lieu de donner une composante du virus atténué qui entraîne la production d’anticorps (vaccin traditionnel), ils réfléchissent à comment transférer directement les trois anticorps qui fonctionnent afin qu’ils restent en circulation plusieurs années et en concentration suffisante pour agir en cas d’infection.

« On va travailler, à partir de janvier prochain, sur de nouvelles combinaisons d’anticorps capables de s’attaquer directement aux réservoirs de VIH pour éliminer les sources d’où il peut émerger. »


« C’est un problème qui est tellement gros qu’on ne peut pas abandonner »


S’il a décidé de consacrer toutes ces années à la recherche d’un vaccin contre le VIH, c’est avant tout parce que cela représente un des plus grands défis de notre ère scientifique.

« J’ai eu la chance de naître dans un milieu privilégié et d’avoir accès à une excellente éducation. Je trouve essentiel d’utiliser mon temps, mon savoir et mon expérience pour relever certains des défis biomédicaux qui souvent affectent les plus pauvres et marginalisés de notre société mondiale », dit-il.

Et de poursuivre : « Ce sont des déceptions au quotidien, parfois en phase trois d’essai clinique, lorsqu’on teste des produits sur des dizaines de milliers de personnes », concède le directeur de recherche. « Mais c’est important de garder l’espoir et d’avoir la vision et l’énergie de continuer à essayer. C’est un problème qui est tellement gros qu’on ne peut pas abandonner. »

Garder le contact avec la communauté

Une manière pour lui de redonner du sens à son travail est de communiquer avec la communauté, garder un contact.

« On a parfois tendance à s’enfermer dans nos recherches, rester dans notre tour », avoue Jean-Philippe Julien. « Alors, quand on montre aux gens ce que l’on essaye de faire et quel impact ça pourrait avoir si on réussit, ça nous réénergise. »

Seul francophone de son unité, le natif de Baie-Comeau, au Québec, évolue dans un environnement très cosmopolite, essentiel, juge-t-il, à la création.

« Ici, la culture et la langue viennent de partout. L’anglais est la langue de communication, mais les personnes qui font de la science viennent de partout et apportent avec elles leur culture, leur vision, leurs idées. Trouver des hypothèses demande un grand niveau de créativité. C’est cette diversité qui enrichit notre créativité et nous permet d’avancer. »

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