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Véronique Sylvain, habiter le Nord sans y être

Temps de lecture : 5 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

KAPUSKASING – Quoique Véronique Sylvain n’habite plus dans le Nord de l’Ontario, le Nord l’habite toujours. Son premier recueil de poésie, Premier quart, est parsemé de références à Kapuskasing, Smooth Rock Falls et Sudbury. De passage à sa ville natale de Kitigan, près de Kapuskasing, l’auteure maintenant établie partage son parcours avec ONFR+.

« Après avoir vécu une dizaine d’années à Ottawa, pourquoi est-ce que le Nord occupe encore la place d’honneur dans vos textes ?

C’est peut-être parce que je n’habite plus le territoire que j’en parle davantage. Même quand je n’en parle pas spécifiquement, il y a toujours des petits clins d’œil. Le Nord me manque beaucoup, et l’écriture me permet de combler ce manque et d’essayer de comprendre d’où je viens. Ça me permet d’habiter le territoire sans y être.

En conduisant pour me rendre ici, j’ai eu plein d’idées, des images qui me sont venues en tête. Mais je ne les écrirai pas ici. C’est lorsque je serai de retour à Ottawa, avec un peu de recul, que je pourrai le mettre en mots.

Véronique Sylvain lit un poème devant un auditoire. Gracieuseté

Qu’est-ce que vous trouvez de particulier de cette région de la province ?

Il y a une forme de liberté unique dans le Nord. Ça faisait depuis le mois de décembre que je n’étais pas venue, avec la COVID et tout. Normalement je viens environ cinq fois par année. Lorsque j’ai passé Earlton hier [L’entrevue a été réalisée jeudi dernier], c’est comme si tout d’un coup, je respire mieux.

L’autoroute était vide, le ciel était magnifique et j’avais le paysage presque à moi-même. C’est presque de la méditation. Maintenant je suis chez mes parents, et on est bien ici.

La famille est un autre thème qui revient à maintes reprises dans votre recueil.

Le Nord et la famille sont un peu indissociables pour moi. Je ne me suis jamais dit que j’allais écrire au sujet de ma famille, mais lorsque j’écrivais sur les lieux qui m’ont marqué, elle me venait en tête.

Lorsque je vais dans le bois, je pense tout de suite à mon frère. Lorsque je pense à la ferme, mon père me vient à l’esprit. Quand je pense à mes rêves, je me souviens de ma grand-mère qui me disait qu’on n’est pas né pour un petit pain.

Ensuite, il y a mon frère. Quand il a commencé à travailler dans les mines, ça m’inquiétait beaucoup. Je lisais des textes de littérature qui parlaient des dangers du milieu miner. Écrire là-dessus me permet aussi de me réconcilier avec cette idée.

On peut aussi voir vos parents sur la page couverture de votre recueil. Qu’est-ce que cette photo représente pour vous ?

C’était en décembre 2014. Il faisait extrêmement froid et mon père, qui est en fauteuil roulant, voulait aller rouler. On est allé se promener en famille et lorsque j’ai vu mes parents devant moi, j’ai voulu capter le moment.

C’est la rue où ma famille habite. On y voit la maison de mon oncle et la maison de ma grand-mère qui est maintenant décédée. Il avait le chien aussi, mais il a été coupé au montage (Rires). Il attirait trop d’attention.

Véronique Sylvain a pris cette photo de ses parents à Kitigan. Crédit image : Olivier Lasser

Pourquoi l’avez-vous choisie pour la couverture de ce livre ?

Au départ, je voulais que la couverture soit une œuvre de l’artiste-peintre Valérie Mandia. C’est super beau ce qu’elle fait, mais les couleurs étaient un peu sombres. C’est denise truax de Prise de Parole qui m’a dit : « Tu sais, dans tes poèmes, il y a plus de lumière. »

Donc j’ai envoyé des photos que j’avais prises et tout le monde a accroché sur celle-là en particulier. C’est sombre, mais il y a de la lumière à l’horizon.

En plus d’être auteure, vous travaillez pour une maison d’édition. Comment l’écriture est-elle devenue une partie si importante de votre vie ?

Même lorsque j’étais une petite fille, je rêvais de publier un livre. Je viens d’un milieu assez rural. Mon père est fermier, mon frère travaille dans une mine, mes cousins aussi. Moi, j’étais toujours l’artiste, l’intellectuelle. Je sentais que j’étais différente, même si on ne me l’a jamais dit comme ça.

Mais mes parents ont toujours encouragé mon développement artistique. Alors que j’étais toute jeune, avant même que j’apprenne à écrire, j’aimais raconter des histoires. J’allais même en raconter dans la classe de mon frère. Ça le gênait, je crois.

Plus tard, je me suis tournée vers l’écriture dans un journal intime. J’écrivais comment je me sentais, mes frustrations. Ensuite, lorsque mes parents m’ont acheté une guitare, j’écrivais des chansons.

Vous dites que l’écriture a aussi été un remède pour vous. Qu’entendez-vous par là ?

Vers la fin du primaire, j’étais très malade. J’étais atteinte d’épilepsie et je faisais des crises quasiment tous les jours. Après une crise d’épilepsie, lorsque tu reviens à la réalité, ton cerveau tente de recoller les morceaux. Il y a une période de ma vie dont je me rappelle très peu, ou du moins, je ne peux pas faire trop confiance à ma mémoire.

Une de mes enseignantes m’a dit d’écrire comment je me sentais après une crise d’épilepsie. Ça m’a aidé à me souvenir. C’est là que je vois qu’à travers toutes les épreuves dans ma vie, l’écriture a toujours été là.

Vous avez aussi exploré d’autres avenues artistiques lors de votre parcours. Parlez-moi un peu de la place qu’ont occupée la photographie et la musique.

Je me suis tournée vers la photographie justement parce que j’avais tellement peur d’oublier ces moments de la vie. En 6e ou 7e année, j’ai commencé à jouer de la musique. Donc lors de mon secondaire, je me suis plus lancée là-dedans.

J’ai eu la chance de travailler avec un enseignant qui a lui aussi publié un recueil de poésie, Pierre Albert. On a fait des enregistrements de chansons ensemble et j’ai vraiment eu la chance de travailler mes textes.

Alors que vous étiez plus concentrée sur la musique, comment avez-vous découvert la poésie ?

J’étais au secondaire lorsque j’ai découvert la poésie de Patrice Desbiens. Je suivais un cours par téléconférence avec une enseignante de Wawa. Elle a sorti Un pépin de pomme sur un poêle à bois et nous a lu :

« William Carlos
Williams
viens chercher

ta brouette
rouge

On est
tannés

de s’enfarger
dedans

câliss »

J’ai découvert à quel point un poème peut être court et efficace, tout en étant humoristique. En lisant le recueil, j’ai découvert une poésie qui me parlait, tant par le style que par les thématiques abordées : le territoire, la nature, etc. Je me suis dit que c’est ça que je voulais étudier à l’université.

Vous écrivez depuis longtemps. Certains des poèmes de votre recueil ont été rédigés il y a déjà plusieurs années. Pourquoi avez-vous attendu avant de publier ?

Au début, je crois que c’était une question de confiance. Avec mon bagage en lettres, j’ai lu énormément d’auteurs. Je me comparais à mes auteurs préférés et je me disais que je n’écris pas comme eux, que ce n’était pas assez bon, qu’il me manquait quelque chose.

Après mon baccalauréat, je voulais faire une maîtrise en création littéraire. Mais je n’avais pas confiance donc j’ai bifurqué vers la recherche. Ensuite, il y a le travail et la vie… La confiance, ça se construit et j’ai encore du travail à faire. »


LES DATES-CLÉS DE VÉRONIQUE SYLVAIN :

1986 : Naissance à Kapuskasing

2000 : Surmonte son épilepsie grâce à une chirurgie au cerveau

2004 : Déménage à Sudbury pour ses études postsecondaires

2014 : Commence à travailler aux Éditions David

2019 : Parution de son premier recueil de poésie Premier quart

2020 : Remporte le Prix de poésie Trillium en langue française 

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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