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Y a-t-il trop d’organismes franco-ontariens ?

Temps de lecture : 4 minutes

Avec un financement et un poids démographique limités, les organismes franco-ontariens n’auraient-ils pas intérêt à se regrouper pour être plus efficaces ? ONFR+ a abordé la question avec plusieurs observateurs du milieu communautaire et francophone.

« Les organismes « par et pour » les Franco-Ontariens n’en sont qu’à leur balbutiement. Il est donc normal qu’il y ait une croissance », explique Rachel Laforest, professeure au département d’études politiques à l’Université Queen’s et spécialiste du milieu communautaire. « Cela témoigne d’une certaine vitalité de la communauté franco-ontarienne. »

Un avis qui est celui du sociologue Raymond Breton, acquiesce François Charbonneau, politologue à l’Université d’Ottawa.

« À première vue, plus il y a d’organismes, plus on peut penser qu’il y a des gens qui s’investissent. Mais les Franco-Ontariens ignorent souvent l’existence de ce réseau, même s’ils en bénéficient et ils seraient sans doute surpris de savoir qu’il y en a autant. »

Difficile toutefois d’avoir une idée précise du nombre d’organismes franco-ontariens. Patrimoine Canada, qui en finance une grande partie, ne possède pas une telle liste. De son côté, l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) comptait 146 membres associatifs en 2018. Six ans plus tôt, ils étaient 131 membres. Mais tous les organismes franco-ontariens ne sont pas forcément membres de l’organisme porte-parole des Franco-Ontariens.

Des défis

Pour les enjeux locaux, la présence d’organismes sur le terrain est indispensable, estime Raymond Hudon, professeur retraité de l’Université Laval. Mais pour des enjeux plus provinciaux, les mandats parfois s’entrechoquent.

« Le danger, c’est que les organismes vont avoir tendance à vouloir augmenter leurs activités et inévitablement, ils vont finir par se marcher sur les plates-bandes », illustre M. Charbonneau.

Un risque renforcé par le changement d’approche du gouvernement fédéral et le gel du budget de Patrimoine Canada, de 2003 à 2018, raconte Mme Laforest.

« Quand le gouvernement libéral a commencé à faire des coupures, il a remis en question le mandat de représentation politique des organismes et a commencé à parler de fusion, puis ça s’est poursuivi avec les conservateurs. Beaucoup d’organismes ont donc dû se tourner vers l’offre de services et ça a pu donner la perception qu’ils étaient plus nombreux et en compétition. »

Des mandats confus

Sur le terrain, l’impact est réel.

« Patrimoine Canada finançait des projets ciblés et donc tout le monde emboîtait le pas de ses priorités. C’est notamment ce qui s’est vu dans le secteur de l’immigration », note M. Charbonneau.

« Quand la diversité et l’inclusion sont devenus une priorité de Patrimoine Canada, tout le monde a voulu s’intéresser aux immigrants, même dans les régions qui en comptent très peu, sinon pas du tout » – François Charbonneau, Université d’Ottawa

Cet exemple éclaire bien les défis que peut entraîner la multiplication des organismes, note Éric Forgues, directeur général de l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques (ICRML).

« On a le RDÉE [la Société économique de l’Ontario, en Ontario] qui s’intéresse à l’immigration, les Réseaux en immigration francophone, qui sont gérés par la FCFA… Ça crée des tensions sur qui est responsable de ce dossier, même si le RDÉE a une approche plus économique et que les RIF abordent plus la question du recrutement, de l’accueil et de la rétention. De manière générale, les mandats des organismes ne sont pas toujours très précis et ça peut donner l’impression qu’il y a un organisme de trop. »

Autre exemple, celui du patrimoine franco-ontarien, où plusieurs organismes s’intéressent au dossier.

« Il y a sept organismes franco-ontariens qui s’occupent de patrimoine », reconnaît Francine Gougeon, la présidente fondatrice de l’Association du patrimoine familial francophone de l’Ontario, créée il y a cinq ans et qui compte 190 membres. « Mais nous avons tous un mandat différent. Notre travail consiste à sensibiliser les gens à conserver les documents originaux et certificats de leurs familles afin de ne pas perdre cette partie de l’histoire. »

Les archives demeurent une valeur importante pour le patrimoine franco-ontarien. Crédit image : WikiCommons

Son organisme n’obtient aucun financement public, précise-t-elle. À terme, elle n’écarte pas l’idée que son organisme intègre le Regroupement du patrimoine franco-ontarien.

Au Nouveau-Brunswick, certains organismes ont commencé des rapprochements pour faire des économies en se partageant certains services administratifs, raconte M. Forgues.

Quelle représentation ?

Outre la question du financement public, la multiplicité des organismes peut-elle nuire à la capacité des Franco-Ontariens à se faire entendre ?

« Les gouvernements préfèrent toujours n’avoir qu’un interlocuteur, car c’est plus simple pour eux, même si parfois, en avoir plusieurs organismes leur permet de s’en servir pour diviser », analyse M. Hudon, spécialiste en lobbying.

« Tant qu’il n’y a pas de guerre de clocher, ça peut être positif » – Raymond Hudon, Université Laval

Pour Mme Laforest, cela permet une diversité de points de vue.

« Les Franco-Ontariens n’ont pas tous les mêmes intérêts. Ça nuance le discours, en créant une vitalité démocratique et une participation politique des citoyens. »

M. Forgues nuance : « C’est sain d’avoir un message divergent parfois, mais ça peut nuire si les voix sont trop discordantes. Un gros travail a été fait dans ce sens-là, notamment à la FCFA, pour harmoniser le discours, même si ça ne marche pas toujours, car la communauté n’est pas monolithique. »

L’AFO essaie elle aussi de créer un espace de dialogue, ajoute M. Charbonneau qui souligne les difficultés d’une telle démarche.

Selon M. Hudon, il n’y a pas de règle absolue et il faut juste trouver un équilibre.

« Parler d’une voix unique ne veut pas dire que ce sera plus utile, car il ne faut pas oublier que les Franco-Ontariens restent minoritaires. La clé pour eux, c’est surtout de faire un travail de relations publiques pour avoir un appui plus général. »

Pour M. Forgues, la solution passe par la collaboration.

« Les ressources sont trop limitées pour travailler en silo et la communauté a la responsabilité de former un réseau d’organismes cohérent et complémentaire. »

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