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Yves Berthiaume, démystifier la mort et prôner l’optimisme

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

HAWKESBURY – Yves Berthiaume ne s’attendait pas une Fête du Canada si particulière. Mercredi, le résident d’Hawkesbury et co-propriétaire du Salon Funéraire Berthiaume figurait dans la liste de 123 Canadiens récipiendaires des distinctions honorifiques dévoilées par le bureau de la gouverneure générale, Julie Payette. Son gain : la Médaille du service méritoire pour ses contributions au sein d’Optimist International et à l’éducation de la jeunesse. Rencontre avec le résident sans langue de bois, pour qui la mort n’est pas un tabou.

 « Comment avez-vous réagi en apprenant que vous étiez récipiendaire de cette Médaille du service méritoire ?

C’était cocasse, car lorsque le bureau de la gouverneure générale m’a appelé, j’étais à l’extérieur. Il n’y avait pas un numéro de téléphone qui s’affichait sur mon écran. Dans ces cas-là généralement, je ne réponds pas. La personne a demandé à parler à Yves Berthiaume trois fois. Je croyais que c’était une joke d’un ami. Quand il m’a expliqué que c’était le bureau de la gouverneure générale, j’étais abasourdi. Je me demandais pourquoi. La personne m’a expliqué que cette récompense était le résultat d’un processus de deux ans et demi, avec des comités et des sous-comités.

Est-ce que vous vous attendiez un jour à une telle récompense ?

Non, non, jamais ! J’ai juste fait ce que je voulais faire. J’ai perdu mon père jeune, lorsque j’avais 12 ans. Les clubs Optimistes étaient toujours là, ils donnaient des médailles, organisaient des activités sportives, mais aussi artistiques. Cela m’a beaucoup aidé. Quand j’ai fini mon collège, j’ai appelé un monsieur pour me joindre au Club Optimiste d’Hawkesbury. Il m’a répondu que je devais être invité. Le gars ne voulait pas que je m’y rende seul. Finalement, j’ai réussi à le persuader de m’inviter. J’avais 19 ans quand j’ai embarqué.

Et après, c’est donc là que votre carrière a commencé chez les Optimistes…

Oui, car je suis devenu par la suite président du Club Optimiste d’Hawksebury, puis lieutenant-gouverneur pour la région. En 1984, j’ai fondé le seul district francophone hors Québec, c’est-à-dire le District Est Ontario. C’était une seconde famille véritablement ! En 2004-2005, pendant 18 mois, j’ai été président d’Optimist International ! Pendant un an et demi, mon épouse et moi avons pris environ 180 avions pour voyager à travers le monde.

Une année exceptionnelle donc ?

Oui, car on a vu des clubs Optimistes partout à travers le monde, que ce soit aux États-Unis, en France, en Belgique, en Russie, et en Asie ! J’ai moi-même passé du temps avec la plus grosse tribu au Suriname à Pamaribo. On est allé visiter le chef dans la tribu qui avait fondé le Club Optimiste de Pamaribo. C’était une expérience extraordinaire de discuter quelques heures avec le chef de tribu. On avait un interprète !

Outre votre contributions aux Optimistes pour laquelle vous êtes récompensé, l’autre grande œuvre de votre vie, c’est le domaine de la mort, avec le centre funéraire que vous dirigez à Hawkesbury, et qui dessert aussi une partie du Québec. Pourtant point commun entre cet emploi, et votre implication dans les Optimistes : le besoin d’éducation.

Oui, il faut informer les gens au niveau de la mort. Il y a une vingtaine d’années, une école m’avait invité à en parler. Je me souviens que l’un des élèves m’avait demandé si c’était vrai que dans les centres funéraires, on pendait par la gorge les morts pour les saigner.

J’ai dit à l’enseignante que je préférerais qu’on amène les élèves de sixième directement à la maison funéraire parler d’embaumement. On a mis trois ans pour convaincre le conseil scolaire ! Finalement depuis, les élèves de sixième année viennent chaque année visiter le service funéraire. Ils sont contents, posent des questions. Ils peuvent toucher les cercueils, en savoir plus sur l’embaumement. Ce sont les adultes qui en fait méprisent la mort.

Vous avez aussi développé un programme. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Oui ! On a développé le programme Perte, deuil et renouveau pour aider les élèves et les professeurs au niveau de la mort. J’ai commencé ce programme à Hawkesbury, puis je l’ai proposé au sein de l’Association des services funéraires du Canada dans les deux langues officielles. Maintenant, ce programme est disponible pour tous les élèves au Canada.

Par exemple, le jeune qui a perdu le grand-papa en troisième année risque tout à coup de n’être plus pareil. Ça peut avoir un effet, d’autant que beaucoup de jeunes sont élevés par des grands-parents. Ça devient important que l’enseignante attire son attention, pour que l’élève puisse parler de son expérience aux funérailles de grand-papa.

La bâtisse du Salon Funéraire Berthiaume. Gracieuseté : Salon Funéraire Berthiaume

Est-ce urgent de démystifier la mort dans nos sociétés ?

La mort est plus taboue que le sexe. Encore plus dans les dernières années, parce qu’on vit une transformation du deuil depuis que l’incinération est arrivée. Cela fait une grosse différence. Les gens pensent que l’incinération remplace les rites funéraires. Les gens ont moins de visites physiques pour voir le corps. C’est encore plus difficile pour les gens lorsque que grand-papa est mort, de voir que l’on reçoit seulement une urne.

Auparavant, les personnes endeuillées n’avaient pas beaucoup besoin de psychologues. Aujourd’hui, on estime que 80 % auraient besoin d’un psychologue. La mort est devenue trop taboue, on ne veut pas dealer avec. Il y a un refus de l’accompagnement, et d’affronter les difficultés.

Un exemple : l’année passée, des gens m’appellent. « Maman vient de décéder, on est en Floride, faut juste la brûler ! » Autrefois, ils auraient pris l’avion, puis seraient repartis en Floride, après la cérémonie. Aujourd’hui, c’est différent.

Justement, on sort à peine d’un confinement en raison de l’épidémie de COVID-19 où les enceintes restent fermées à un maximum de 30 % de la capacité du lieu de la cérémonie. Pensez-vous que cela est difficile, voire trop difficile ?

On a été une des seules maisons funéraires à continuer à faire des rituels. Avec le déconfinement, on peut maintenant avoir 50 personnes rassemblées à l’extérieur en Ontario. Pour s’adapter, on a dû installer un chapiteau à l’extérieur. Pour ces rites, certaines maisons funéraires n’en faisaient plus. Les psychologues ont dit que c’est effrayant. Les taux de maladie ont triplé. Les familles n’ont pas été capables de faire des rituels. Au Québec, ceux qui mourraient n’avaient même pas le droit d’être exposés et embaumés !

Imaginez votre mère par exemple que vous ne pouviez pas voir dans un CHSLD, et que maintenant, il faut qu’elle soit enterrée tout de suite. Les rituels sont indispensables pour vivre le deuil, comme le montrent les repas après les funérailles où ce sont des moments réservés pour jaser, discuter, se chicaner.

Le résident d’Hawkesbury, Yves Berthiaume. Source : Facebook Fondation Optimiste des enfants canadiens

Comment se déroule une journée classique de travail quand on est propriétaire d’un centre funéraire ?

Nous gérons environ 190 cérémonies dans l’année en Ontario, et 150 au Québec. Le travail est à la fois rapide et empathique. Rapide, car un mariage prend environ un an et demi, alors que nous n’avons besoin, nous, que de trois jours pour tout prévoir. Empathique, car il faut rencontrer la rencontrer famille, prendre son temps, savoir quelle va être la cérémonie qu’elle préconise.

Le Salon Funéraire Berthiaume a été fondé en 1896 par votre grand-père François-Xavier Berthiaume. Peut-on dire que lorsque l’on naît dans votre famille, tout tourne autour de l’entreprise ?

Quand on était jeune, tout tournait autour de l’entreprise, je dois l’avouer. Aujourd’hui, j’ai trois filles. L’une est enseignante, l’autre infirmière et l’autre directrice des funérailles au sein de l’entreprise. Je dirais que l’une met au monde, l’une éduque, et la troisième enterre. On a créé le cycle de la vie (Rires).

Mais cette médaille que je reçois de la gouverneure générale, je dois la couper en deux, et donner la moitié à mon épouse. C’est elle qui a éduqué les enfants, pendant que je travaillais au salon et dans le bénévolat. Nous sommes mariés depuis 42 ans, le 24 juin 1978, le Jour de la Saint-Jean-Baptiste.

Vous faites allusion à la francophonie. Justement, Hawkesbury compte environ 80 % de francophones. Sentez-vous cette francophonie sur le déclin ?

Pas du tout, elle est là ! C’est juste un peu plus multiculturel qu’auparavant, mais toute notre documentation publique est en français, et 80 % du temps, notre travail, c’est toujours en français.

Hawkesbury était plus anglicisé avant. Avant, l’école française et anglaise étaient ensemble. Mon père et mon grand père Francois-Xavier se sont battus pour la francophonie. C’est sûr que maintenant, il faut se mettre dans le contexte. Beaucoup plus de monde voyage, il n’y a plus de limites. Qui aurait dit que tous les dépanneurs appartiendraient aujourd’hui à des familles chinoises et indiennes ?

Pour terminer, votre grand frère René a été maire d’Hawksbury, et même candidat aux élections fédérales en 2006 sous la bannière libérale. Envisagez-vous de votre côté une carrière politique ?

Non, non ! J’ai été demandé souvent, mais non ! Je trouve ça que c’est un monde incroyable, et il faut avoir une carapace pour pouvoir le faire. C’est beaucoup plus ingrat que glorieux, bien que je respecte énormément le dévouement de ces gens-là.

D’une journée à l’autre, ils peuvent passer de héros et à des zéros. On est dur avec ces gens-là. Je ne vous dis pas que j’ai eu des moments où je n’aurais pas aimé, mais avec mon épouse, c’était définitivement non ! »


LES DATES-CLÉS D’YVES BERTHIAUME :

1957 : Naissance à Hawkesbury

1976 : Rejoint le Club Optimiste d’Hawkesbury

1983 : Devient co-propriétaire de l’entreprise familiale, le Salon Funéraire Berthiaume

2004 : Élu président d‘Optimist International. Reste en fonction durant un an et demi.

2017 : Devient président de l’Association des services funéraires du Canada pour quelques mois

2020 : Médaille du service méritoire par la gouverneure générale

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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