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Yves-Gérard Méhou-Loko, un autre commissaire pour l’Ontario français

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

OTTAWA – Son poste est unique dans un conseil scolaire de langue française : commissaire en équité et droits de la personne. Depuis deux mois, Yves-Gérard Méhou-Loko s’acquitte de son nouveau rôle au sein du Conseil des écoles publiques de l’Est de l’Ontario (CEPEO). Le nouveau commissaire n’est pas un inconnu dans la francophonie. Ancien animateur à Radio-Canada Toronto, il avait ensuite travaillé avec un autre commissaire… François Boileau. Récit d’un parcours marqué par l’équité.

« Commissaire en équité et droits de la personne, ce poste est nouveau. Racontez-nous quel est votre rôle au sein du CEPEO ?

C’est un rôle que je plais à définir comme étant double. C’est une première pour un conseil scolaire francophone, bien que ce soit déjà en place dans beaucoup de systèmes anglophones. L’essence du poste, c’est l’équité qui est un gage de justice sociale et de cohésion sociale. C’est l’élément d’une société plus équitable, et égalitaire. Cette notion d’équité doit être inculquée aux plus jeunes, et ainsi doter toutes les communautés au sein du CEPEO de mesures équitables.

Mon premier rôle, c’est justement d’avoir cette réflexion, avec les collègues, parents, et élèves et ce qu’on va faire dans nos écoles, que ce soit au niveau de l’équité raciale, culturelle, sur l’orientation sexuelle, les rapports hommes-femmes. Nous devons tous être sensibles à la notion d’équité, surtout qu’en tant que Franco-Ontariens, nous sommes minoritaires dans un milieu anglophone. Au quotidien, on se bat pour ça depuis très longtemps ! Ce qui s’est passé à Penetanguishene à la fin des années 70 [Une crise scolaire en 1979], ou bien le 15 novembre 2018 [Le gouvernement provincial coupe le poste du commissaire aux services en français et annule le projet de l’Université de l’Ontario français] en sont les preuves.

On suppose que tout cela va permettre un cadre.

Tout à fait, et une fois que ce cadre est créé, il faut s’assurer que tout ça soit respecté, et pour moi, de devenir le chien de garde de cette équité, en s’assurant systématiquement que toute personne qui a un besoin spécifique soit traité avec bienveillance. C’est ce bien-être que l’on vise pour les élèves, en plus de la réussite scolaire. Nous souhaitons aussi ce bien-être pour les membres du personnel. Nous voulons que personne ne rencontre des barrières systémiques.

Dans un conseil scolaire comme le CEPEO, quelles sont ces barrières ?

Un enseignant doit pouvoir identifier les besoins spécifiques de ses élèves et de ses collègues. Il faut que l’on soit tous sensibles selon nos responsabilités, avec une bienveillance. Cela s’inculque déjà par rapport aux plus petits. C’est ce qui nous permettra de continuer à avoir un projet commun. Il faut outiller nos enfants pour qu’ils soient eux aussi capables d’avoir cette lucidité.

Est-ce vous qui avez postulé ou bien le CEPEO qui est venu vous chercher ?

C’est moi qui candidement ait déposé ma candidature. Je m’identifie en fait beaucoup aux élèves du CEPEO. Je suis né en France, de parents africains. J’ai d’ailleurs vécu dans beaucoup de pays d’Afrique comme le Togo et le Bénin, et j’ai fréquenté les systèmes scolaires français et québécois dans les années 70 et 80 avec des choses que je ne voudrais pas revoir.

À cette époque, quand, en tant qu’élève, tu avais des difficultés quelconques en France, tu étais un cancre. Par exemple, j’étais un enfant bègue, et on se moquait beaucoup de moi. Dans le temps, c’était même les enseignants qui encourageaient les enfants à la moquerie. Tu deviens finalement un enfant prostré et frustré sans comprendre que tu as des besoins spécifiques.

Cela a forgé votre personnalité ?

Oui et je dirais mon besoin de quête sociale, et de me retrouver quelque part dans un environnement scolaire. Quand je parle à un jeune dans mes fonctions au CEPEO, je repense à des enfants qui m’exprimaient leurs inquiétudes lorsque par exemple, je travaillais à Radio-Canada. Je donnais des conférences dans les écoles, sur par exemple le Mois de l’histoire des Noirs. Souvent, les jeunes ont des besoins spécifiques, et envie de voir une société différente, avec un cadre bienveillant.

Gracieuseté : CEPEO

Quand avez-vous réussi finalement à surmonter votre bégaiement ?

J’ai eu beaucoup de chance. J’ai une mère extraordinaire, qui est une toute petite femme de cinq pieds, mais mesure huit pieds quand elle est très fâchée. Ma mère m’a retiré de l’école pour surmonter ça. Je ne sais pas vraiment si c’est ça qui m’a motivé à devenir animateur radio. En tout cas, c’est lorsque je suis devenu animateur que je me suis souvenu des difficultés.

Je suis aussi aujourd’hui un père de famille. J’ai deux jeunes garçons noirs. Mes fils, je sais que j’aurai la conversation un jour avec eux pour leur dire qu’ils seront probablement arrêtés un jour par la police pour des raisons obscures. C’est ce genre de choses auxquelles je dois préparer mes enfants. Je dois être conscient de cette réalité. Il faut qu’on soit prêt à outiller ses enfants pour modifier la perception qu’ils auront d’eux, et qu’eux-mêmes auront de la société.

Je sais ce que c’est de se faire arrêter par la police, discriminer à l’école ou quand tu joues au foot. Encore plus énervant, c’est de chercher un emploi ou une location.

Nous sommes en plein milieu du Mois sur l’histoire des Noirs. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Il est extrêmement important parce que vous savez au Canada, c’est un pays très jeune. On a souvent tendance à regarder le Canada en le comparant à d’autres pays, comme les États-Unis. Je vais vous donner un exemple par rapport à l’histoire des Noirs. Ce mois-là, on va avoir tendance à parler de l’esclavage, mais cela devrait être au contraire une réflexion sur ce qui s’est réellement passé au Canada. Au niveau de la francophonie, on ne s’est pas approprié ce mois.

On a tendance à revenir sur les grands éléments, comme en 1995 avec l’initiative de la célébration du Mois de l’histoire des Noirs validée par le Parlement. Mais on ne parle pas des Noirs qui se sont implantés à Owen Sound ou créaient leurs propres écoles Collingwood. On ne parle pas non plus des Marrons de la Jamaïque qui sont arrivés depuis la Jamaïque avant d’être déportés. On élude ces histoires-là qui ne sont pas dans nos livres d’histoire. Il y a beaucoup de réflexions, de discussions à voir. Nos enfants noirs ne peuvent pas s’identifier assez aux noirs canadiens. On continue à enseigner et à s’approprier ce qui se passe aux États-Unis.

Plusieurs mois après que le mouvement Black Lives Matter eut été ravivé par la mort de George Floyd, quel regard portez-vous sur toutes ces manifestations ?

C’est un mouvement qui traduit un mal-être profond qu’ont les populations noires depuis trop longtemps (Ému). Cette image très violente de George Floyd va rester j’espère très longtemps dans les mémoires. Mais George Floyd n’a pas été le premier. Rappelons-nous juste par exemple la brutalité policière envers Rodley King à Los Angeles en 1991.

La réalité canadienne est que l’on a certaines similitudes. Si je fais allusion à l’histoire récente de Mamadi Fara Camara à Montréal, on comprend que ce n’est pas la première fois. On parle de ce genre d’histoires sur le moment présent, ça va durer une semaine, deux semaines, puis après, ça disparait. Je suis ancien journaliste, mais je vais critiquer les collègues. Sur ce type d’histoires, on pourrait intervenir peut-être trois mois plus tard, s’interroger sur comment va cette personne, son entourage, comment corriger le tir. Il n’y a souvent pas de suivis.

On a vu durant les derniers mois la polémique entourant l’utilisation du « mot en n » à l’Université d’Ottawa. Quel regard portez-vous sur cette affaire qui mêlait l’antiracisme et la liberté académique ?

(Il réfléchit). Je l’ai suivie des très loin. Je ne préfère pas me prononcer. Au CEPEO, on doit avoir des conversations à ce sujet.

Vous avez été animateur radio on l’a dit, puis enquêteur principal pour le Commissariat aux services en français, avant d’entrer dans vos fonctions au CEPEO. Est-ce que ces trois emplois sont si différents ?

Pour moi, ils ont beaucoup de similitudes. Je les vois comme une continuité. Quand j’étais journaliste-animateur, je voyais mon métier comme une rigueur et un éveil de conscience. Je me sens comme un « Franco-Fier » avec le besoin d’aider à la construction de la société. C’est pour cela que j’avais décidé de joindre le bureau de François Boileau en 2015.

L’anicien commissaire aux services en français de l’Ontario, François Boileau. Crédit image : Patrick Imbeau

Impossible justement de ne pas évoquer avec vous le fameux « jeudi noir » du 15 novembre 2018, et vous en faisiez d’ailleurs allusion en début d’entrevue. Comment avez-vous vécu cette journée ?

Très difficilement ! Une énorme perte ! Ce fut un grand recul. Je continue de le penser encore aujourd’hui, et même si l’ombudsman continue de faire son rôle, il n’a pas le même mandat que M. Boileau. Les employés au bureau de l’ombudsman en sont conscients.

Pour terminer, comment voyez-vous le monde après la pandémie ?

Je pense qu’il faudra réfléchir sur ce qu’on veut comme projet de société. Nous sommes confrontés à la réalité que chacun a des besoins spécifiques. Il sera très important d’avoir une réflexion sur comment l’environnement de travail va s’effectuer, mais aussi l’environnement scolaire. On doit réviser beaucoup de choses pour créer des besoins équitables ! »


LES DATES-CLÉS DE YVES-GÉRARD MÉHOU-LOKO :

1973 : Naissance à Paris (France)

1988 : Arrivée au Canada

2002 : Commence à travailler comme journaliste pour Radio-Canada

2015 : Devient enquêteur pour le bureau du commissaire aux services en français, François Boileau

2020 : Nommé commissaire en équité et droits de la personne pour le CEPEO

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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