100 ans de « La Patente » : l’Ordre secret qui a façonné la francophonie canadienne
OTTAWA – Il y a cent ans, jour pour jour, trois hommes posaient en secret les bases de l’Ordre de Jacques Cartier dans la paroisse Saint-Charles-Borromée d’Eastview, aujourd’hui Vanier. Un siècle plus tard, entre rituels mystérieux, serment du silence, querelles de pouvoir et objets sauvés in extremis des décombres, retour sur l’histoire d’une société clandestine dont l’influence sous-marine marque encore le quotidien de toute la communauté francophone.
Au milieu du XXe siècle, franchir le seuil de l’Ordre de Jacques Cartier relevait d’une mise en scène aussi théâtrale qu’intimidante.
Initié dans la jeune vingtaine au sein d’une commanderie du nord de Montréal, l’Ottavien Yves Breton se souvient encore très clairement du moment où la lumière est apparue : « On m’a convoqué à une initiation à Montréal. Quand on m’a enlevé mon bandeau, le personnage célèbre qui m’accueillait, c’était le cardinal Paul-Émile Léger! On passait sur un long tapis, c’était comme un pont. On peut dire que c’était un petit cinéma! »
L’ancien membre précise avec le sourire que le rituel s’adaptait toutefois à la condition physique des nouveaux venus : « On prévenait ceux qui avaient des maladies de cœur de ne pas passer par le rituel. On les initiait tout bonnement. Mais comme j’étais jeune, je n’avais aucune peur. »

Derrière la symbolique de la planche de bois vacillante sous les pieds des initiés, qui rappelait la traversée tumultueuse de Jacques Cartier vers l’Amérique, l’organisation répondait à une urgence sociopolitique.
Eastview, berceau d’une résistance clandestine
En 1926, le traumatisme du Règlement 17 restait vif et les Canadiens français frappaient un mur dans la fonction publique fédérale.
C’est à Eastview que le curé François-Xavier Barrette, l’ingénieur Albert Ménard et Émile Lavoie fondent l’organisation.
Yanick Labossière, conservateur au Muséoparc Vanier et historien, situe le contexte local : « Eastview était une banlieue populaire de la capitale, majoritairement francophone. C’était le terreau idéal pour voir naître ce réseau. L’Ordre s’est structuré en « commanderies » locales contrôlées par la Chancellerie d’Ottawa. »
Pour ce chercheur, qui prépare d’ailleurs l’exposition temporaire du Muséoparc consacrée au centenaire de l’organisation à partir du 29 octobre prochain, le fonctionnement de l’Ordre reposait sur une stratégie très stricte.
« Leurs membres infiltraient les conseils scolaires, les paroisses et les associations. Quand la Chancellerie lançait une campagne, toutes ces organisations revendiquaient la même chose au même moment. »

« Discrétion, discrétion, discrétion »
Au plus fort de son influence au début des années 1950, l’organisation rassemblait plus de 20 000 membres actifs sur un total estimé à près de 70 000 initiés à travers le pays sur toute la durée du mouvement.
Ils prenaient part à des cérémonies solennelles aux rituels très théâtraux, vêtus de dossards colorés et maniant des marteaux rituels les yeux bandés.
Cette culture de l’ombre a si profondément marqué les esprits que certains anciens membres âgés de 80 ou 90 ans refusent encore aujourd’hui d’aborder le sujet, retenus par le poids psychologique d’un serment de discrétion vieux de plus d’un demi-siècle.
Pourquoi avoir fait le choix de l’ombre plutôt que du débat public? Pour Yves Breton, la clandestinité était la clé de l’efficacité.
« À toutes les réunions, le président faisait des signes avec ses bras et répétait le mot d’ordre : « Discrétion, discrétion, discrétion! » Il fallait que tout soit secret pour ne pas que les projets soient sabotés. »
Et celui qui est également auteur de préciser : « Quand on affirme quelque chose publiquement, les jaloux mettent des bâtons dans les roues. En travaillant dans le secret, en influençant directement un élu, on évitait cela. Une fois que les projets étaient réalisés à 50 ou 60 %, il était trop tard pour faire reculer les gens. »
Cette stratégie permettait aussi de protéger les fonctionnaires et les cadres francophones d’éventuelles représailles dans leur milieu de travail.

Un bastion masculin fermé aux confidences familiales
L’Ordre s’est bâti selon un modèle strictement masculin, excluant systématiquement les femmes de ses rangs. Les membres gardaient un mutisme absolu, y compris face à leurs propres épouses et leurs proches.
Raymond Hotte, cofondateur du Muséoparc Vanier, se rappelle le silence étanche qui régnait sous son propre toit : « J’avais deux de mes frères qui étaient dans l’Ordre de Jacques Cartier, dont un qui était secrétaire. Pourtant, à la maison, il n’y avait aucune mention de ça! On sait qu’ils ont fait beaucoup, mais ils n’en parlaient jamais. Le secret était vraiment bien gardé. »
Yves Breton a vécu la même expérience d’étanchéité sociale à Ottawa : « Ma famille fréquentait une autre famille à 400 mètres de chez moi, et nous ne savions pas que le monsieur était membre! Dans les bureaux du gouvernement fédéral où je travaillais, j’avais à proximité de moi des hommes qui étaient membres, et ils ne savaient même pas que je l’étais! »
À l’échelle nationale comme en Ontario, l’Ordre a rassemblé des figures politiques et culturelles de premier plan, allant du premier ministre acadien Louis Robichaud et du maire montréalais Jean Drapeau jusqu’aux maires d’Eastview (Vanier) et aux dirigeants du journal Le Droit.
Rivalité Ottawa-Montréal et choc des nationalismes
Alors que la Chancellerie décisionnelle d’Ottawa maintenait une ligne directrice axée sur la survivance de la francophonie à l’échelle canadienne, le recrutement a explosé au Québec. Montréal est rapidement devenue le véritable poumon démographique de la Patente, provoquant de vives frictions avec la capitale.
À ces querelles d’influence s’est ajouté le choc des idées dans les années 1960. Yanick Labossière explique que « la Révolution tranquille et la montée du nationalisme québécois orientaient les membres du Québec vers l’indépendance, alors que la direction à Ottawa restait attachée au pancanadisme francophone. »
À cette fracture idéologique se sont ajoutées de nombreuses critiques percevant le mouvement comme dépassé. Plusieurs reprochaient à l’Ordre son cléricalisme strict, son conservatisme et son fonctionnement jugé inutilement paranoïaque à une époque où la société se laïcisait et s’ouvrait.
Le coup de grâce est finalement venu de l’intérieur : Yves Breton se rappelle qu’un membre journaliste a décidé de rompre le serment et de publier les secrets de l’organisation dans la presse.
« Ça a fait de la peine à certaines personnes plus attachées à l’Ordre, mais dans l’ensemble, la société avait tellement changé dans les années 60 qu’il fallait de toute façon modifier les objectifs », résume-t-il en ajoutant que la dissolution survenue en 1965 s’est déroulée en douceur malgré le choc.

Radio-Canada, Université de Moncton, Caisses populaires
Après la dissolution de 1965, des militants ont tenté de poursuivre l’œuvre de La Patente en créant un « Ordre franco-ontarien » réservé à la province. L’initiative s’est éteinte après quelques années, laissant place au mouvement culturel et associatif ouvert des années 1970.
Même si l’organisation s’est éteinte, son action sous-marine a laissé des traces indélébiles dans la société canadienne.
Comme le résume Yanick Labossière : « On doit à l’Ordre la création de près de 75 % des caisses populaires francophones en Ontario, mais aussi des pressions décisives pour la création du volet francophone de Radio-Canada et la fondation de l’Université de Moncton. C’est aussi grâce à eux qu’on a obtenu la bilinguisation des timbres, des billets de banque et des chèques d’allocations. »
Derrière ces combats se cache des stratégies qui ne manquaient pas de créativité. Par exemple, dans les années 1930, l’Ordre a orchestré l’envoi de milliers de lettres individuelles à travers le pays pour simuler une pression populaire spontanée et forcer la création du radiodiffuseur public.
En Ontario, les membres profitaient des assemblées paroissiales dominicales pour recruter discrètement les premiers déposants et placer des hommes de confiance, bâtissant un réseau bancaire francophone autonome face au pouvoir financier anglophone.
« Les clubs Richelieu et certains conseils des Chevaliers de Colomb étaient une façade pour l’Ordre. Leurs membres poursuivaient les mêmes objectifs. La Patente a aussi eu une grande influence dans la francisation des commerces et des services », se souvient aussi M. Breton.

Le cadenas coupé du presbytère Saint-Charles
À la dissolution de la Patente en 1965, le mot d’ordre était clair : détruire immédiatement tous les registres, objets et documents secrets. Mais à Vanier, le hasard en a décidé autrement.
Raymond Hotte raconte le jour où il a fait resurgir la mémoire enfouie de la commanderie Saint-Charles : « En 1968, on avait dans un local du Cercle social Saint-Charles une armoire en métal barrée avec un cadenas. Personne ne savait ce qu’il y avait dedans. J’ai dit : « Moi, je vais couper le cadenas et on va voir ce qu’il y a ». »
En ouvrant la porte, il découvre les objets rituels cachés : « On a trouvé la charte de la commanderie de Saint-Charles, des chandeliers, des marteaux, et des dossards de différentes couleurs pour identifier les postes comme le chancelier ou le grand commandeur. »
« Il y avait aussi des copies du journal secret, L’Émerillon. Au lieu de tout détruire, j’ai décidé de tout garder chez moi. Plus tard, j’ai remis ces objets au Muséoparc Vanier pour qu’on puisse célébrer cet héritage », ajoute celui qui demeure encore très actif dans le poumon francophone d’Ottawa.

« Le militantisme a un peu disparu »
Un siècle après la naissance de la Patente à Eastview, les trois intervenants s’accordent sur l’importance de ne pas oublier ce chapitre d’auto-défense linguistique.
Raymond Hotte conclut avec émotion : « C’est vraiment grâce à l’Ordre de Jacques Cartier aujourd’hui si la langue française est encore aussi reconnue. C’était deux moments sensibles dans notre histoire : le Règlement 17 et la Patente. Ils ont travaillé dans l’ombre, mais ils ont fait énormément pour la francophonie. »
« Ça a été un organisme utile […], c’était un organisme qui a eu sa valeur. Toute la palette socio-économique a été touchée par les efforts de l’Ordre, c’était très, très vaste et ça a eu de bons effets », résume Yves Breton.
Un siècle plus tard, l’ancien membre porte toutefois un regard critique sur la mobilisation francophone contemporaine : « On dirait que le militantisme a un peu disparu. On laisse passer des choses qui ne seraient pas passées dans les années 70 ou 80. On est satisfaits de ce qui a été fait et on demande moins. Mais dans notre situation de minoritaires, le militantisme est et sera toujours utile. »
Un constat partagé par Yanick Labossière : « Même s’il y a de grands pas de géant qui ont été accomplis avec l’œuvre de l’Ordre de Jacques Cartier, on voit qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire. Que ce soit le dossier interminable de l’université ou la reconnaissance du français en Ontario, la lutte est toujours d’actualité. »