Santé : la méfiance persiste pour les femmes noires
TORONTO – Plusieurs femmes afro-descendantes au Canada disent avoir annulé ou retardé une consultation médicale par crainte de la façon dont elles seraient traitées. La peur d’être ignorées ou minimisées dans leurs préoccupations ressort aussi dans un sondage mené au pays par l’Institut des femmes noires pour la santé (IFNS).
Près de 2000 femmes ont partagé leur expérience avec le système de santé, dénonçant au passage des diagnostics erronés, des expériences traumatisantes et une mauvaise compréhension de leur situation. Plusieurs décrivent un système de santé criblé de biais raciaux compromettant l’accès aux soins des femmes noires de manière disproportionnée.
L’Institut des femmes noires pour la santé (IFNS) qui a piloté l’étude « Voix sans écho » soutient que la collecte de données fondées sur l’origine ethnique est indispensable et que les gouvernements doivent s’engager dans cette voie.
Atteinte dans l’identité
Dans le nord de l’Ontario à North Bay, Justine Gogoua partage son quotidien entre l’art de la scène et son rôle d’éducatrice. L’artiste raconte avoir eu des expériences négatives voire traumatisantes avec le système de santé, notamment lors d’une visite chez le gynécologue.
« Deux personnes sont arrivées à la place de mon médecin et ont essayé de me faire l’examen, sans me demander la permission », se rappelle Mme Gogoua, qui se demande toujours pourquoi aucune préparation psychologique ne lui a été fournie au préalable.
« Je suis sortie de la clinique en pleurant parce que je me suis sentie violée. » Au gré de ses expériences, elle a choisi de délaisser le système médical et prendre la gestion de sa santé en main.
Pour beaucoup, la crainte d’être négligée et/ou incomprise crée une réticence à consulter qui s’ajoutent d’autant plus à des biais néfastes déjà présents dans le système, tels que le stéréotype de la « femme noire forte », transmis de génération en génération, qui empêche fréquemment les femmes noires de reconnaître leur détresse psychologique, ce qui affecte d’autant plus leur santé mentale.

Combler l’absence de données raciales
Yasmine Elmi, qui a grandi à Ottawa, poursuit actuellement un doctorat en médecine à l’Université McGill au Québec. Ayant fait partie de la récolte de données du récent rapport, elle révèle qu’aucune donnée médicale de la sorte n’a été rapatriée jusqu’à ce jour.
« On dit souvent que ce n’est qu’un problème aux États-Unis, mais pas au Canada, c’est juste qu’on n’a pas beaucoup de données », explique-t-elle.
« C’est pour ça que j’étais contente de voir cette initiative, parce que c’est exactement ce qu’il nous faut. Il nous faut les chiffres canadiens. »

Présentes au Canada dès le XVIIe siècle, les communautés noires ont évolués dans un système générateur d’inégalités. Ce constat vient appuyer les revendications de la communauté scientifique à introduire de nouveaux indicateurs de santé qui prennent en compte cette population.
En entrevue, Yasmine Elmi soutient avoir souvent entendu dans son entourage des femmes dire : « Je suis souvent laissée seule face à des questions sur ma santé, mes règles, mes hormones, parce que le système n’a pas été pensé pour moi ».
Elle ajoute que le manque de données basées sur la race et le genre permet aux préjudices de continuer dans l’ombre : « Ce silence statistique est une forme de négligence. »
« Donc malgré tout, un rapport comme celui-ci montre que nos expériences ne sont pas complètement invisibles, elles sont écoutées, documentées et prises au sérieux », espère Yasmine Elmi.
Remédier au manque de connaissances
Le rapport montre qu’un des grands domaines d’inégalité dans ce contexte concerne les problèmes médicaux plus fréquents chez les femmes noires et plus susceptibles d’être diagnostiqués plus tard.
« Dans mes cours de médecine, ils vont peut-être parler du fait que l’hypertension, les fibromes utérins, le lupus sont plus fréquents, mais sans expliquer que c’est plus grave et pourquoi ni comment vraiment servir cette population de manière équitable », déplore Yasmine Elmi.
À Ottawa, le clinicien, chercheur et virologue Dr Hugues Loemba, est habitué à la prise en charge des minorités visibles. Il explique que pour le cas des nouvelles arrivantes par exemple, l’absence de littéracie en santé les amène à minimiser leur détresse et à souffrir en silence. Il note aussi l’aspect de la langue comme déterminant : « Pour parler de problèmes de santé, souvent on veut parler dans sa langue », souligne-t-il.
La feuille de route que propose le rapport contient 90 recommandations afin d’encourager la collecte de données. « Il faut promouvoir une éducation et des soins adaptés aux différences culturelles au niveau des établissements de santé », ajoute le Dr. Loemba.
« Le Canada se pense souvent comme un pays ouvert, mais ignorer ces réalités entretient un système qui ne protège pas les femmes noires et un mythe d’une société inclusive qui empêche de voir les souffrances réelles » conclut l’étudiante au doctorat, Yasmine Elmi.