Défendre l’identité canadienne par les arts : la vision d’Annabelle Cloutier du CNA
[LA RENCONTRE D’ONFR]
À la tête du Centre national des arts, Annabelle Cloutier, 52 ans, amorce son mandat à un moment charnière pour le Canada. Entre enjeux d’identité, de culture et de souveraineté, elle défend une vision où les arts deviennent un espace essentiel pour l’affirmation des récits canadiens.
« Lors de votre nomination, Guy Pratte, président du CA du CNA, a déclaré que vous êtes « le genre de leader artistique dont le Canada a besoin en ce moment », à « un moment critique de l’histoire du pays ». Qu’en pensez-vous?
Je considère que les questions d’identités culturelles, de voix artistiques, de récits de qui nous sommes et de qui nous voulons être, ici au pays comme Canadiens, sont extrêmement importantes et viscérales.
C’est toujours le cas. Toute culture, toute civilisation, tout État ou toute nation se comprend, s’explique et se définit souvent à travers les arts et la culture. C’est une expression de qui nous sommes et des grands enjeux du moment.
Nous sommes, je crois, à un moment véritablement global où les questions d’identité, de culture et de souveraineté sont à l’avant-plan. Et des institutions comme le Centre national des arts ont un rôle important à jouer pour soutenir et mettre de l’avant les artistes et les récits, à un moment où nous avons besoin de les entendre, de les voir, de les écouter et de nous affirmer dans ces identités-là.

Vous avez une formation d’avocate, mais votre parcours conjugue sensibilité artistique et expertise de gestionnaire. À quel moment vous êtes-vous dit que la culture était le fil conducteur de votre parcours?
La culture et les arts ont toujours fait partie de ma vie. Je viens d’une famille où la musique et les arts occupaient une place très importante. Il y avait aussi un esprit entrepreneurial, très ancré dans la communauté, au service de celle-ci.
Grâce à mes parents et aux membres de ma famille, j’ai appris très jeune le piano, puis le violon, que j’ai pratiqués de façon très sérieuse pendant plus d’une dizaine d’années. L’appréciation des arts et de leur importance a donc toujours été présente.
Par la suite, j’ai emprunté une trajectoire en droit. Il y avait en moi une dimension très pragmatique, mais qui s’est toujours combinée à cette sensibilité artistique. Aujourd’hui, j’arrive à faire cohabiter pleinement ces deux dimensions : le leadership, la gestion d’équipes et de projets, ainsi que la compréhension des enjeux de gouvernance, notamment budgétaires et politiques.
Allier cela à une profonde compréhension de l’importance des arts constitue, pour moi, un mariage parfait. J’arrive à un moment de ma vie et de ma carrière où tout converge, et je me sens prête à diriger l’institution.
Vous êtes au sein de l’équipe du CNA depuis 2018. Comment peut-on le décrire, vu de l’intérieur?
Le fait qu’au Centre national des arts, nous ayons un orchestre en résidence, trois programmations en théâtre (français, autochtone et anglais), une programmation en danse, une en musique populaire, ainsi que des activités gratuites dans nos espaces publics, est assez unique.
Très peu d’institutions réunissent sous un même toit un tel foisonnement artistique. Le CNA est non seulement un lieu de diffusion, mais aussi un lieu de création : on y conçoit des spectacles, on y monte des productions.

Nous avons le mandat de développer les arts de la scène canadiens. Nous jouons donc un rôle d’investisseur, de producteur, de coproducteur et de présentateur, ce qui est tout à fait unique. C’est ce qui crée la richesse que l’on voit sur nos scènes.
Du matin au soir, nos espaces publics sont animés, tout comme les coulisses. Présentement, de nombreux artistes répètent, beaucoup de choses se passent dans nos murs. Je crois que les Canadiens peuvent en être fiers.
Pensez-vous que le public, ou les publics potentiels, partagent cette vision du CNA?
Nous avons certainement un effort à faire pour mieux communiquer, présenter et démontrer cette valeur, notamment auprès des publics francophones et de ceux qui se trouvent à l’extérieur de la région de la capitale nationale.
Il est vrai que les premiers à bénéficier de ce que nous présentons sont les publics d’Ottawa-Gatineau. Mais nous développons aussi de nombreux partenariats et collaborations avec des milieux de théâtre, de danse, de chanson et de musique partout au pays, notamment au sein des communautés francophones.
Nous avons plusieurs programmes, dont des résidences culturelles avec les théâtres francophones hors Québec, que nous réunissons chaque année afin d’appuyer de plus petites compagnies, leur offrir des outils, des moyens et des pistes de réflexion. Nous travaillons donc aussi en amont avec les acteurs du milieu.

Le public est-il toujours pleinement conscient de tout ce que nous faisons? Je dirais qu’il existe encore un certain écart, et que c’est un travail constant auquel nous devons continuellement nous consacrer.
Quelles seront vos priorités, maintenant que vous entamez votre mandat?
Je suis au tout début de mon mandat, et c’est une étape essentielle pour être à l’écoute. C’est un moment pour aller à la rencontre de nos publics, de nos auditoires, des gens qui traversent nos corridors.
Prendre le temps de dialoguer, de les entendre sur leur perception de ce qu’ils aiment ou de ce qu’ils aiment moins lorsqu’ils viennent au Centre national des arts. Aller à la rencontre des leaders artistiques d’autres institutions à travers le pays avec lesquelles nous collaborons. Il s’agit aussi d’identifier les lieux d’arrimage existants et de trouver de nouvelles pistes de collaboration. Car nous sommes à un moment viscéral où la collaboration est essentielle pour être sur la ligne de front de la défense de nos identités, de nos arts et de notre culture.
Je crois profondément à cette idée d’écoute, d’engagement et d’action. Ensuite, il faut passer à l’action. D’ailleurs, nous amorçons déjà le travail sur le prochain plan stratégique afin de définir une trajectoire claire pour les mois à venir.
Y a-t-il une ligne directrice qui se dessine déjà pour ce plan d’action?
Il y a d’abord un aspect fondamental, ancré dans le mandat du Centre national des arts depuis plus de 55 ans : nous avons à la fois un mandat local, ici, pour le public de la région de la capitale nationale, et un mandat national.
La question est donc d’arriver à conjuguer ces deux dimensions, de créer une forme de complémentarité, même si, parfois, cela peut nous étirer dans nos actions.
Comment s’assurer de jouer un rôle national à la fois pertinent et visible, tout en étant localement ancré dans une logique de proximité, où les communautés francophones des deux côtés de la rivière, Ottawa-Gatineau, et au-delà, s’approprient cet espace?
Il s’agit de faire en sorte que ces communautés voient sur scène des spectacles et des performances qui les intéressent, les intriguent, les interpellent. Pour moi, cette trajectoire, qui vise à allier le local et le national, est essentielle à un moment où nous avons réellement besoin d’être présents pour mettre en scène les voix artistiques les plus fortes au pays.

Vous avez aussi été membre de la Fédération culturelle canadienne-française (FCCF). Que vous a apporté cette expérience dans votre compréhension des réalités des communautés francophones en situation minoritaire?
Lorsque je suis arrivée dans la région d’Ottawa, j’ai d’abord travaillé avec l’Alliance des radios communautaires du Canada, ce qui m’a permis de découvrir le réseau des radios et les enjeux de communication en francophonie canadienne.
Par la suite, à la suite d’un projet réalisé pour les Jeux de la francophonie en 2001 (le projet Radio Jeunesse), je me suis jointe à la Fédération culturelle canadienne-française à titre de responsable du développement culturel. On m’a alors mandatée pour visiter une quarantaine de communautés francophones et acadiennes partout au pays, du nord au sud, d’est en ouest.
Cette expérience m’a permis de mieux comprendre le terrain et la réalité des communautés francophones en contexte linguistique minoritaire. J’ai vu des communautés qui disposent parfois de très peu de lieux de diffusion, mais où des bénévoles se mobilisent pour organiser des activités culturelles, présenter des artistes et créer un véritable milieu de vie, où la langue est intimement liée à la culture.
En quoi ces rencontres ont-elles façonné votre regard sur l’identité canadienne?
Moi qui viens du Québec, j’ai découvert la richesse, l’étendue et l’engagement de personnes qui se battent depuis très longtemps pour que leur langue et leur culture continuent d’être transmises et vécues. Cette réalité m’a profondément marquée.
Ces années à la FCCF ont été fondatrices. Par la suite, j’ai vécu en Afrique de l’Ouest pendant trois ans, avant de prendre la direction de l’Alliance des producteurs francophones du Canada, à titre de première directrice générale.
Après avoir travaillé dans le milieu de la radio et du développement culturel, j’ai œuvré auprès des producteurs en télévision et en cinéma, avant de me retrouver à Rideau Hall. Tout au long de ma carrière, j’ai sillonné le pays et rencontré des gens qui incarnent une incroyable richesse de ce que nous sommes comme Canadiens.
Je définis cette identité de manière très large et très ouverte : comme une terre d’accueil, marquée par la présence des peuples autochtones et inuits, mais aussi par des populations immigrantes qui ont choisi de faire du Canada leur pays. C’est cette diversité qui, à mon sens, enrichit profondément notre expérience collective. »
LES DATES-CLÉS D’ANNABELLE CLOUTIER
2001 : Responsable du développement culturel pour la Fédération culturelle canadienne-française
2008 : Directrice générale à l’Alliance des producteurs francophones du Canada
2012 : Directrice des Communications et des Affaires publiques au Bureau du secrétaire du gouverneur général
2018 : Directrice générale de la Stratégie et des Communications au CNA