Thérèse, Doug Ford et le Québec
Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.
[CHRONIQUE]
« La parole est d’argent, le silence est d’or », disait parfois ma grand-mère, Thérèse, une femme qui avait un proverbe à portée de la main pour chaque situation. J’ai pensé à elle après la déclaration du premier ministre Doug Ford, à l’occasion de la rencontre hivernale des premiers ministres provinciaux, selon laquelle l’élection d’un gouvernement du Parti québécois serait un désastre pour le pays.
Cette affirmation a créé une certaine controverse dans la classe politique et médiatique québécoise. Le premier ministre Legault a rappelé que c’était aux Québécois de décider de leur avenir et le leader du Parti québécois Paul Saint-Pierre Plamondon l’a accusé de faire du « mauvais théâtre ». Des chroniqueurs
ont quant à eux dénoncé les propos hyperboliques de Doug Ford.
Le premier ministre ontarien, qui s’est forgé une réputation de « Capitaine Canada » au cours de la dernière année, n’est pas le seul premier ministre provincial à s’inquiéter de la montée des mouvements indépendantistes au Canada. Le premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby, dans une déclaration qui a également fait jaser, a d’ailleurs décrit la rencontre entre des dirigeants du mouvement indépendantiste albertain et des membres de l’administration Trump comme une « trahison ».
Cette inquiétude d’une potentielle victoire souverainiste lors de la prochaine élection québécois suscite aussi des réactions dans l’Est du pays. La première ministre du Nouveau-Brunswick, Susan Holt, à titre d’exemple, a indiqué que « le Canada était plus fort avec le Québec » et qu’il serait préférable « de ne pas contribuer à l’incertitude économique et sociale ».
Deux principales raisons expliquent sans doute pourquoi les propos de M. Ford ont suscité la controverse chez certains Québécois et pourquoi, bien que l’appui à l’indépendance du Québec soit présentement faible, les fédéralistes québécois espèrent sans doute que le premier ministre ontarien limitera ses interventions sur l’avenir politique et constitutionnel de la province au cours des prochains mois et des prochaines années.
La première tient à l’image de M. Ford dans la belle province. Unilingue anglophone, le premier ministre est très souvent associé au Québec à la décision de son gouvernement de couper les budgets à la francophonie ontarienne lors de son arrivée au pouvoir en 2018. Cette décision avait suscité la grogne au Québec et contribué à donner au gouvernement conservateur l’image d’un gouvernement hostile aux francophones.
Au-delà de la question de la langue, M. Ford a également eu la mauvaise habitude de s’immiscer dans certains débats québécois. On peut penser, entre autres, à ses déclarations encourageant les médecins québécois insatisfaits des réformes du système de santé à déménager en Ontario, déclaration qui avait également suscité son lot de controverses.
Deuxièmement, la rhétorique du premier ministre ontarien a sans doute rappelé à plusieurs Québécois d’un certain âge la rhétorique politique d’une autre époque. Après le coup de la Brinks, quelques jours avant l’élection de 1970, ou encore les menaces de perte potentielle des pensions de vieillesse lors du référendum de 1980 ou encore d’expulsion du Québec du traité de libre-échange nord-américain en 1995, plusieurs Québécois, souverainistes ou non, ont développé une profonde aversion pour des scénarios « apocalyptiques » associés à l’élection du Parti Québécois ou encore à un référendum sur l’indépendance.
L’impopularité de Doug Ford au Québec et ses propos récents expliquent sans doute pourquoi l’ancien chef du Parti québécois et chroniqueur du Devoir, Jean-François Lisée, encourageait récemment M. Ford à « multiplier les entrevues » sur la politique québécoise ou encore à « faire une tournée des régions québécoises ».
S’il ne faut pas surestimer l’impact des déclarations de M. Ford sur l’appui à l’indépendance, il n’en demeure pas moins qu’elles sont plus susceptibles d’aider les partisans de ce projet politique que ses opposants.
M. Ford et les autres premiers ministres qui s’inquiètent de l’avenir du Québec et du Canada auraient sans doute intérêt à prendre exemple sur le premier ministre bilingue du Manitoba Wab Kinew. Interrogé également sur l’impact de l’élection potentielle du Parti québécois, il a tout simplement répondu qu’il travaillerait avec celui que les Québécois choisiront comme premier ministre. Il en a cependant profité pour rappeler aux Québécois la présence d’une francophonie très forte à l’extérieur du Québec.
On peut sans doute comprendre le premier ministre Ford, compte tenu de la proximité du Québec et de la forte intégration économique et sociale des deux provinces, de penser que l’indépendance du Québec aurait d’énormes conséquences pour l’Ontario et pour le Canada. Si elle était toujours parmi nous, Thérèse lui dirait cependant que toute vérité n’est pas bonne à dire.
Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.