En Alberta, une bataille tranquille pour vivre en français aujourd’hui et demain
[ALBERTA, L’OUEST FRANCOPHONE]
EDMONTON (Alberta) – Le jour se lève sur le quartier enneigé de Bonnie Doon. Une brise glaciale entortille par -25°C le drapeau franco-albertain et son églantine autour du mat de la Cité francophone. Tandis que le Café Bicyclette ouvre ses portes aux premiers clients, des étudiants traversent la rue Gaboury pour rejoindre le Campus Saint-Jean. C’est dans ce quartier très francophone que nous rencontrons Perpétue Moro, Daniel Chauvet et Caroline Kuissu Nsili. À travers eux se dessine une francophonie contemporaine contrastée, lucide et téméraire qui aspire à vivre dans sa langue.
« Depuis quatre générations, on parle français dans ma famille, même entourés d’Anglais », lance Daniel Chauvet. Ce menuisier qui a grandi à Legal, un bastion de la francophonie albertaine, n’est pas peu fier d’afficher son héritage linguistique.
Si la francophonie de l’Ouest puise ses racines au 18e siècle, du temps des explorations et de la traite des fourrures, c’est en effet au début du 20e siècle qu’elle a connu un second souffle, des pionniers fondant des villages du Nord au Sud comme Lafond, Saint-Isidore, Legal, Lamoureux ou encore Morinville.
« Être francophone, ça fait partie de qui on est, mais ça demande un effort, poursuit Daniel. Ce serait tellement facile de simplement passer à l’anglais et d’oublier le reste! »
Près de 90 000 Albertains comme lui ont le français pour langue maternelle, et plus de 260 000 sont capables de converser dans la langue de Molière, des chiffres en augmentation, notamment grâce à l’immigration.
Perpétue Moro en est l’exemple. Cette Ivoirienne, qui a posé ses valises à Edmonton il y a deux ans, a tout de même dû s’adapter à l’image officielle projetée à l’étranger d’un Canada bilingue. « En réalité, tout est en anglais ici. Mais, petit à petit, j’ai découvert une communauté dans la communauté et j’ai compris que je pouvais me retrouver quelque part. »
Trouver et se retrouver dans la francophonie locale lui a permis de « cultiver ses origines et les transmettre à mes enfants », affirme-t-elle sans détour. Car pour nombre de familles francophones en Alberta, la transmission passe d’abord par la maison.
À la maison, la langue fait de la résistance
Pour Perpétue comme pour Daniel, le français est la langue de la maison, tandis que l’anglais est la langue de travail. « Ma fille parlait seulement l’anglais au début avec l’école, puis à force d’entendre le français elle s’y est mise aussi », sourit Perpétue, maman de deux enfants de 3 et 7 ans.

Mais « quand les enfants arrivent à l’adolescence, tu ne peux plus les forcer, convient Daniel, père de quatre enfants. La seule chose à transmettre si tu veux entretenir la flamme en eux, c’est la fierté d’être francophones. »
Caroline Kuissu Nsili en sait quelque chose. Cette inspectrice en garderie se plaît à travailler au milieu des enfants : « Les enfants passent leur journée en anglais. Si on ne crée pas d’espaces en français, la langue disparaît vite », relate cette Camerounaise arrivée au pays en 2016, d’abord pour s’installer à Fort McMurray, puis à Edmonton, afin d’offrir à sa fille une vie en ville.
L’esprit d’entreprise comme point commun
En dépit de leurs différences, Perpétue, Daniel et Caroline ont un point commun viscéral : l’esprit d’entreprendre. La coiffeuse, le menuisier et la responsable de garderie ont tous trois créé leur propre entreprise et ont construit leur propre réseau pour se tailler une place dans cette société.
Être francophone dans les affaires peut vite devenir un avantage, assure Daniel. « Dans la communauté, on se recommande entre nous et tout le monde se connaît de près ou de loin. »

Mais se lancer dans la création d’entreprise requiert beaucoup d’abnégation dans un monde où les normes et aides sont largement diffusées en anglais seulement. « C’était difficile au début, confie Perpétue. La communauté m’a beaucoup aidée. Sans cet accompagnement, je ne sais pas si j’aurais réussi », indique celle qui à son tour aujourd’hui conseille de jeunes entrepreneurs.
Ce courage d’entreprendre répond aussi à la volonté de créer quelque chose en phase avec soi-même et avec les besoins du marché. En créant sa garderie, Caroline a ainsi comblé un vide du fait du manque de services de garde en français.
L’inlassable quête des services en français
On arrive en effet au cœur des préoccupations quand on évoque les services en français. Pourtant, la province a fait plusieurs bonds en la matière. Elle dispose de ses propres écoles et le gouvernement s’est doté d’une politique sur les services en français, tandis que le système de santé se développe pour atteindre des zones qui étaient, il n’y a pas si longtemps, des déserts médicaux francophones.

Malgré ces progrès et d’autres dans la justice ou encore les soins de longue durée, le manque de services se ressent dans de multiples domaines en Alberta, estime Perpétue pour qui, « dans la vie quotidienne, on trouve rarement des services en français ».
Cet état de fait fruste Daniel quand ça touche aux services gouvernementaux : « Il y a des francophones dans quasiment toutes les institutions, mais bien souvent on ne sait qu’ils sont là », est-il certain.
La province est orpheline d’un système de garderies francophones robuste, complète Caroline : « Les parents nous disent sans cesse qu’ils cherchent des services pour leurs enfants et qu’ils ne savent pas où aller. »
En se rendant à l’hopital, Perpétue à quant à elle fait l’amer expérience de l’incompréhension. Incapable de comprendre le médecin ni de se faire comprendre, elle se souvient être retournée chez elle… Elle a trouvé, depuis, un médecin francophone.
Une francophonie en métamorphose
Cependant, à mesure que l’immigration alimente l’Alberta, de nouveaux francophones affluent, venant bousculer un système inertiel pensé et conçu pour la majorité anglophone. Ces nouveaux visages « apportent beaucoup à la communauté, croit Daniel, car ils maintiennent la démographie francophone en même temps qu’ils l’enrichissent. Découvrir d’autres cultures, ça ouvre nos yeux sur le monde. »
La francophonie albertaine est très diverse aujourd’hui, abonde Caroline, ce qui la rend extrêmement vivante. Ce n’est plus seulement une histoire ancienne. Aujourd’hui, elle se construit avec des gens qui arrivent et décident d’y rester. »
25 % des Franco-Albertains sont nés en Alberta, 50 % proviennent d’ailleurs au Canada et 24 % d’ailleurs dans le monde, majoritairement d’Afrique.
Ce qu’il faut maintenant, de l’avis de notre trio franco-albertain, c’est parvenir à transmettre ce patrimoine linguistique.

« Si on veut que la francophonie survive, il faut commencer tôt, dès la petite enfance », tranche Caroline Kuissu Nsili, pour qui le secteur des services de garde en français doit mieux se structurer pour préparer l’avenir. Et d’ajouter que, au-delà des garderies, « la langue ne se transmet pas toute seule. Il faut créer des lieux pour qu’elle vive ».
« Le français est un atout pour mes enfants. Ici, parler deux langues est une force », renchérit Perpétue Moro. Le nombre d’Albertains ayant le français comme première langue officielle parlée a d’ailleurs augmenté de 36 % en 20 ans.
Après quatre générations dans la langue de Champlain, Daniel Chauvet, quant à lui, espère qu’une cinquième prendra la relève dans sa famille.
La neige a cessé de tomber sur le quartier Bonnie Doon. Un rayon de soleil s’est frayé un passage à travers l’épaisse masse nuageuse. L’horizon de la francophonie albertaine se désépaissit peu à peu, entre héritage, immigration et volonté de transmettre le flambeau.
Avec la contribution de Jacques-Normand Sauvé à la recherche.
Tout au long du Mois de la francophonie, ONFR vous fait découvrir les différentes facettes de la francophonie albertaine à travers reportages et entrevues, sur onfr.org et notre chaîne YouTube. À lire également : la Rencontre d’ONFR avec Nathalie Lachance, présidente de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) et notre sujet sur le séparatisme.